Que signifierait un accord américano-saoudien sur le nucléaire?
Le prince héritier et Premier ministre du Royaume d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, et le président américain Donald Trump saluent la foule alors qu'ils quittent le Forum d'investissement américano-saoudien au John F. Kennedy Center for the Performing Arts, à Washington, DC, le 19 novembre 2025. ©Brendan Smialowski / AFP

Les États-Unis et l'Arabie saoudite ont officiellement signé mercredi un accord de coopération nucléaire civile qualifié d'historique par les deux parties. Révélé en amont par le Wall Street Journal (WSJ), l'accord ouvre potentiellement la voie à l'enrichissement d'uranium sur le sol saoudien, une perspective qui inquiète plusieurs élus américains et Israël.

Un accord scellé après des années de tractations

Les discussions remontent au premier mandat de Donald Trump et se sont poursuivies sous l'administration Biden. À l’époque, le projet était indissociable d'une normalisation des relations entre Riyad et Israël, rappelle l'Atlantic Council. 

Le retour de Trump a changé la donne: un accord préliminaire a été signé dès avril 2025, puis une déclaration conjointe a été faite en novembre lors de la visite à Washington du prince héritier Mohammed ben Salmane. Un épisode de tension est survenu en mai, quand Riyad a refusé d'ouvrir son espace aérien à une opération américaine liée au détroit d'Ormuz, rapporte le New York Times. C'est dans le contexte de la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran que l'accord final a été signé le 22 juillet par le secrétaire à l'Énergie Chris Wright et le prince Abdulaziz ben Salmane, selon le WSJ.

Ce que prévoit l'accord

Il s'agit d'un accord dit «123», du nom de la disposition de la loi américaine sur l'énergie atomique encadrant le transfert de technologies nucléaires civiles. Sa particularité, selon le WSJ, tient à sa durée de trente ans et à la possibilité, à terme, d'un enrichissement d'uranium en Arabie saoudite. 

Une étude conjointe de deux ans doit déterminer si une installation d'enrichissement est justifiée économiquement. Si oui, des entreprises américaines la construiraient et l'exploiteraient selon un arrangement dit de «boîte noire», excluant tout transfert de la technologie sensible aux Saoudiens. Si Washington s'oppose ensuite à ce que l'enrichissement soit engagé, indépendamment des conclusions économiques de l'étude, Riyad ne pourra enrichir seul ni avec un autre partenaire pendant dix ans supplémentaires. 

Le Guardian note que cette échéance pourrait reporter la décision finale au successeur de Trump. Le réacteur central du partenariat est l'AP1000 de Westinghouse, un modèle d'environ 1.100 mégawatts capable, selon le WSJ, d'alimenter une ville de taille moyenne ou un grand centre de données dédié à l'intelligence artificielle. Le New York Times révèle par ailleurs deux lettres annexes tenues secrètes, dont le contenu reste inconnu.

Le renoncement à la norme du «gold standard»

Contrairement à l'accord de 2009 avec les Émirats arabes unis pour la centrale de Barakah, l'Arabie saoudite n'a pas accepté de renoncer entièrement à l'enrichissement, ni adhéré au protocole additionnel de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), rapporte le WSJ.

Washington affirme qu'un accord bilatéral de vérification suffira. L'Atlantic Council rappelle que ces technologies à double usage ont toujours été restreintes par Washington, y compris chez des alliés comme la Corée du Sud ou les Émirats. Henry Sokolski, directeur exécutif du Nonproliferation Policy Education Center cité par le WSJ, estime que ce précédent sera difficile à refuser ensuite à d'autres puissances régionales: si l'Arabie saoudite obtient le droit d'enrichir, les Émirats arabes unis, la Turquie et l'Égypte pourront légitimement réclamer le même traitement, fragilisant ainsi l'ensemble du régime régional de non-prolifération.

L'accord devrait rapporter plusieurs milliards de dollars à l'industrie nucléaire américaine, en premier lieu à Westinghouse, selon le New York Times, tout en écartant la Russie et la Chine du marché saoudien. L'Atlantic Council y voit une victoire pour le régime de non-prolifération porté par Washington. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a assuré que les États-Unis ne concluraient «aucun accord menant à un risque de prolifération».

Une normalisation avec Israël définitivement écartée

L'accord a été découplé de toute normalisation saoudo-israélienne, une carte stratégique jouée par Washington sans contrepartie. La normalisation israélo-saoudienne serait désormais dissociée du dossier nucléaire. 

L'Institut d'études sur la sécurité nationale (INSS) israélien y voit le scénario le plus problématique pour Israël: davantage de risque de prolifération sans gain diplomatique. 

L'institut recommande une négociation discrète avec Washington plutôt qu'une opposition publique. Le Guardian confirme les inquiétudes israéliennes d'une course aux armements régionale.

Fait notable, Mohammed ben Salmane a répété, notamment dans un entretien à Fox News en septembre 2023, que son pays chercherait l'arme nucléaire si l'Iran en obtenait une.

Une opposition au Congrès

Plusieurs élus démocrates s'opposent au texte. Brad Sherman dénonce une contradiction entre guerre contre la prolifération iranienne et facilitation de la prolifération saoudienne, Ed Markey redoute une région rendue moins sûre et Chris Murphy craint que l'accord ne décourage l'Iran de limiter son propre programme, selon le Guardian. Un blocage nécessiterait toutefois une majorité des deux tiers au Congrès, un seuil difficile à atteindre.

Le contenu des lettres secrètes reste inconnu, tout comme les réactions officielles de Téhéran et des autres monarchies du Golfe. L'issue de l'étude sur la faisabilité de l'enrichissement, dans deux ans, déterminera si cet accord marque une simple modernisation énergétique ou l'amorce d'une nouvelle dynamique de prolifération au Moyen-Orient. 

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