Après des années de déficit de production, de baisse de l’approvisionnement, d’augmentation des pertes et de faibles performances en matière de recouvrement, le ministère de l’Énergie et de l’Eau a présenté une nouvelle feuille de route visant à réorganiser et à restructurer le secteur de l’électricité.
Publié le 21 juillet 2026, le document propose un cadre institutionnel, réglementaire et transitoire destiné à faire évoluer progressivement le secteur, du modèle actuel vers un système moderne, durable et capable d’assurer un service plus fiable et plus efficace.
La réforme s’appuie sur la loi n°462 adoptée en 2002 et la loi n°318 adoptée en 2023. Elle définit une feuille de route progressive visant à transformer Électricité du Liban (EDL) en société anonyme publique, à activer l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité et à séparer progressivement les activités de production, de transport et de distribution, en vue d’instaurer à long terme un marché de l’électricité concurrentiel.
La situation actuelle du secteur
Le secteur de l’électricité au Liban repose actuellement sur un modèle de monopole public intégré verticalement, centré autour d’EDL, qui détient plus de 90% des actifs de production et de distribution.
Cependant, dans le meilleur des cas, l’établissement ne parvient à assurer que huit à dix heures d’alimentation électrique par jour, alors que la demande en électricité équivaut à près de trois fois le niveau d’approvisionnement disponible.
Les pertes techniques et non techniques sur le réseau représentent environ 40% de l’énergie totale, tandis que le taux de recouvrement ne dépasse pas 60%.
Par ailleurs, les retards dans l’émission des factures et la collecte des revenus fragilisent la viabilité financière du secteur.
Dans le même temps, EDL assume des obligations liées au service public, notamment l’approvisionnement en électricité sur l’ensemble du territoire libanais et la garantie de la continuité de l’alimentation des infrastructures publiques essentielles, alors même que les tarifs appliqués ne permettent pas toujours de couvrir les coûts réels.
Ces obligations ont été financées en grande partie par des transferts du Trésor public.
Parallèlement à l’établissement, un vaste marché de production d’électricité en dehors de tout cadre légal et réglementaire spécifique s’est développé. Les générateurs privés au diesel couvrent ainsi près des deux tiers de la demande en électricité, grâce à environ 7.500 opérateurs locaux.
Par ailleurs, des capacités solaires installées derrière les compteurs sont estimées à près de 1.500 mégawatts, dans un contexte marqué par l’insuffisance de l’approvisionnement électrique et le recours croissant aux solutions individuelles.
Selon le document, la situation actuelle a entraîné un déficit chronique de l’approvisionnement, des déséquilibres financiers, un recul des investissements et l'incapacité à fournir un service reflétant son coût réel.
La réforme prévoit donc une transition progressive et encadrée vers la nouvelle structure, plutôt qu’une ouverture immédiate et complète du marché, le secteur ne réunissant pas encore les conditions institutionnelles, techniques et financières nécessaires à la mise en place d’un marché concurrentiel efficace.
Objectifs de la réforme
La nouvelle politique vise à garantir un approvisionnement électrique fiable et abordable, à renforcer la gouvernance, à améliorer les performances opérationnelles et financières, et à accélérer la transition vers un secteur moderne, durable et résilient.
La réforme combine des investissements dans les infrastructures et des réformes institutionnelles. Elle repose sur plusieurs principes fondamentaux, notamment une planification fondée sur le moindre coût, l’efficacité opérationnelle, la viabilité financière, la bonne gouvernance et l’indépendance de la régulation.
Elle s’inscrit également dans le cadre des objectifs nationaux du Liban en matière d’énergie propre, notamment le Plan national pour les énergies renouvelables 2025-2030 et les contributions déterminées au niveau national dans le cadre de l’Accord de Paris.
Les orientations du ministère portent sur le développement de nouvelles capacités de production à partir de sources conventionnelles et renouvelables, la transition vers l’utilisation du gaz naturel, le renforcement de l’interconnexion électrique régionale, la modernisation et l’extension du réseau de transport, ainsi que l’amélioration des services de distribution et de la qualité du service aux abonnés.
Première phase: une société anonyme publique pour succéder à EDL
La phase de transition débutera par la création d’une société anonyme publique qui deviendra le successeur légal d’EDL après sa transformation en société. Dans un premier temps, cette société fonctionnera comme une entreprise électrique intégrée unique, chargée des activités de production, de transport et de distribution actuellement assurées par l’établissement.
Durant cette phase, la société continuera à détenir et à exploiter les actifs existants de production, de transport et de distribution, dans le cadre des politiques et orientations stratégiques définies par le gouvernement, et sous le contrôle réglementaire indépendant de l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité.
Le volet transport comprendra, à ce stade, une entité dédiée au rôle d’ «acheteur unique», chargée de préparer les achats d’électricité en gros et de développer progressivement ce mécanisme. L’acheteur unique constitue un dispositif transitoire et non un modèle de marché permanent. Il aura pour rôle de coordonner les achats d’électricité, de planifier les investissements et d’assurer les règlements financiers, afin de renforcer la stabilité financière durant la période de transition.
Parallèlement, la production d’électricité pourra continuer à être assurée par les producteurs indépendants existants, les installations solaires en toiture, les sources de production décentralisées et les autres moyens de production opérant conformément au cadre juridique et réglementaire en vigueur.
La réforme prévoit également de renforcer les dispositifs existants avec les prestataires de services de distribution, afin d’améliorer les systèmes de comptage, la facturation et le recouvrement, de réduire les pertes, d’améliorer les performances opérationnelles, tout en préparant la création d’opérateurs régionaux de distribution pleinement agréés.
Deuxième phase: séparation des activités du secteur
Au cours de la deuxième phase, les entités distinctes qui composeront la structure cible du secteur seront créées. Elles comprendront une ou plusieurs sociétés de production, une société indépendante de transport, l’acheteur unique en tant qu’entité juridique indépendante, ainsi que des opérateurs régionaux de systèmes de distribution.
Les actifs, contrats, engagements et employés de la société anonyme publique seront répartis entre les nouvelles entités, conformément aux décrets d’application et au plan de restructuration.
Les sociétés de production seront chargées d’exploiter les actifs de production. La société de transport, quant à elle, sera responsable de la propriété, de l’exploitation et du développement du réseau de transport, ainsi que de la gestion et de l’exploitation du système électrique et de la garantie d’un accès non discriminatoire au réseau.
L’acheteur unique restera l’entité principale chargée d’acheter l’électricité en gros auprès des centrales de production raccordées au réseau de transport, y compris l’électricité produite par les sociétés de production, les producteurs indépendants d’énergie ainsi que l’électricité importée. Il pourra conclure des contrats d’achat d’électricité à long terme et d’autres accords d’approvisionnement en gros, conformément aux autorisations requises.
Les producteurs indépendants d’énergie seront sélectionnés à travers des procédures d’achat transparentes et concurrentielles, menées par l’autorité compétente conformément au cadre juridique en vigueur, qu’il s’agisse de l’acheteur unique, du Conseil supérieur de la privatisation et du partenariat, de l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité ou de toute autre autorité publique habilitée.
Organisation de la distribution et du recouvrement
Les opérateurs régionaux des systèmes de distribution seront chargés d’exploiter, d’entretenir et de développer les réseaux de distribution. Durant la phase de transition, ils cumuleront la fonction de gestionnaire de réseau régulé avec les activités de fourniture et d’agrégation. Ils achèteront également l’électricité auprès de l’acheteur unique et pourront acquérir de l’énergie auprès de sources de production décentralisée ainsi que des services auxiliaires, conformément aux règles en vigueur.
Ils resteront responsables du service aux abonnés, de la facturation et du recouvrement, soit directement, soit par l’intermédiaire d’agents agréés chargés de ces opérations.
La réforme vise à séparer progressivement l’exploitation du réseau de distribution, qui constitue une activité régulée, des activités de fourniture et d’agrégation, qui peuvent être soumises à la concurrence, afin d’éviter les subventions croisées et les conflits d’intérêts, tout en facilitant le contrôle réglementaire.
Rôle du ministère de l’Énergie et de l’Autorité de régulation du secteur
Le ministère de l’Énergie et de l’Eau conservera la responsabilité de l’élaboration de la politique du secteur et de la planification stratégique, dans le cadre défini par le Conseil des ministres.
De son côté, l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité exercera les prérogatives réglementaires prévues par la loi, notamment l’octroi des licences, l’élaboration des méthodologies tarifaires, l’adoption des codes techniques, la protection des consommateurs, le contrôle de la conformité, l’application des règles réglementaires et le suivi de la phase de transition.
Les outils que l’Autorité est appelée à mettre en place comprennent les cadres relatifs aux licences, aux autorisations et aux décisions de non-objection pour les activités de production, de transport, de distribution, de fourniture et d’agrégation, ainsi que le code du réseau, le code de distribution, le code de l’énergie distribuée, les règles du marché, les méthodologies tarifaires et les redevances d’utilisation des réseaux de transport et de distribution.
L’Autorité sera également chargée d’élaborer les règles relatives à la protection des consommateurs et au règlement des litiges, d’exercer ses pouvoirs d’inspection et d’accès à l’information, et d’imposer des mesures correctives, des amendes et des sanctions administratives, ainsi que de suspendre, modifier ou retirer des licences lorsque la loi l’autorise.
Énergies renouvelables et production décentralisée
La réforme intègre dans la structure transitoire les sources de production décentralisée, les autoproducteurs-consommateurs, la production destinée à l’autoconsommation, les micro-réseaux et les échanges d’électricité entre pairs, conformément à la loi n°318 adoptée en 2023.
Les micro-réseaux sont définis comme des systèmes électriques locaux combinant production, stockage et gestion de la demande dans un périmètre géographique ou fonctionnel déterminé. Ils peuvent fonctionner en étant raccordés au réseau public de distribution ou indépendamment de celui-ci. Ils peuvent également être exploités en mode isolé afin d’alimenter un groupe spécifique de consommateurs.
Ces réseaux seront soumis à des décisions de non-objection délivrées par l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité, conformément à des critères d’éligibilité et à des exigences réglementaires. Ces décisions définiront les droits de raccordement, les tarifs, la protection des consommateurs ainsi que les mécanismes permettant leur intégration ultérieure au réseau de distribution lorsque le service public sera étendu à leur zone.
Tarification et viabilité financière
La réforme repose sur le principe de tarifs fondés sur les coûts, conformément aux méthodologies établies par l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité. Ces tarifs doivent permettre aux entités titulaires d’une licence de couvrir leurs dépenses d’exploitation et d’investissement reconnues, tout en assurant leur viabilité financière.
En cas de mise en place d’un soutien social, d’exonérations ou de réductions tarifaires, le document prévoit que ces aides soient clairement identifiées dans le budget, transparentes et intégralement financées par des transferts directs de l’État. Elles ne doivent pas affecter les besoins en revenus des entités titulaires d’une licence.
De la phase de transition au marché concurrentiel
La réforme prévoit l’introduction progressive de mécanismes de marché, en fonction du niveau de préparation du secteur et de sa capacité à fonctionner dans un environnement concurrentiel. L’Autorité de régulation du secteur de l’électricité pourra autoriser des mécanismes encadrés d’achat bilatéral pour les consommateurs éligibles, à condition de garantir un accès non discriminatoire aux réseaux de transport et de distribution, le paiement des redevances d’utilisation des réseaux, ainsi que le respect des dispositifs d’équilibrage et de règlement et des règles de protection des consommateurs.
Cette évolution se fera progressivement, sur la base d’une évaluation périodique menée par l’Autorité concernant la maturité du marché, la sécurité de l’approvisionnement, le niveau de développement institutionnel et l’efficacité du fonctionnement du marché de l’électricité, sans compromettre la viabilité financière de la phase de transition.
Conclusion
La feuille de route pour le secteur de l’électricité définit une trajectoire qui commence par la réorganisation d’EDL en société anonyme publique, suivie de la séparation des activités de production, de transport et de distribution, de la création de l’acheteur unique et des opérateurs de systèmes de distribution, ainsi que du renforcement du rôle de l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité.
Parallèlement à cette restructuration, la réforme établit un cadre pour encadrer la production conventionnelle et renouvelable, l’électricité importée, la production décentralisée, les micro-réseaux, la facturation et le recouvrement, la tarification ainsi que la protection des consommateurs.
Le modèle final repose sur une transition progressive vers un marché de l’électricité concurrentiel, fondé sur des règles claires, une supervision indépendante et des investissements planifiés selon le principe du moindre coût, tout en garantissant la continuité de l’approvisionnement et la viabilité financière à toutes les étapes de sa mise en œuvre.



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