Le Liban espère retrouver une place sur la carte énergétique du Moyen-Orient en renouant avec son partenariat pétrolier avec l'Irak, l'un des principaux producteurs de brut de la région.
Au cœur de la visite du Premier ministre Nawaf Salam à Bagdad figurait la relance de l'oléoduc historique Kirkouk–Banias–Tripoli, un projet qui offrirait à l'Irak un second débouché vers la Méditerranée tout en repositionnant Tripoli comme plateforme régionale de transit, de stockage et, à terme, de raffinage. Une équipe d'experts irakiens est attendue prochainement au Liban afin d'évaluer l'état du tronçon libanais de l'oléoduc en vue de sa remise en service.
La réactivation de ce corridor énergétique répond à un double impératif pour Bagdad: accompagner l'augmentation attendue de sa production pétrolière et diversifier ses voies d'exportation, aujourd'hui très largement concentrées sur les terminaux de Bassora, dans le Golfe persique. Dans un contexte marqué par les tensions récurrentes dans le détroit d'Hormuz, ce second accès à la Méditerranée renforcerait la résilience des exportations irakiennes et faciliterait leur acheminement vers les marchés européens.
Un corridor stratégique à réhabiliter
Près de 90 % du pétrole irakien est aujourd'hui produit dans les champs du sud avant d'être exporté via les terminaux d'Al Basrah Oil Terminal (ABOT) et de Khor Al-Amaya Oil Terminal (KAAOT). Historiquement, le brut extrait des champs de Kirkouk était acheminé vers la Méditerranée par un oléoduc traversant la Syrie avant de se diviser en deux branches, l'une vers Tripoli, l'autre vers Banias. Endommagée par le conflit syrien et inutilisée depuis plusieurs décennies, cette infrastructure constitue aujourd'hui un enjeu stratégique pour la diversification des exportations irakiennes.
Priorité aux infrastructures existantes
Selon des sources proches de la présidence du Conseil, Beyrouth privilégie une approche pragmatique consistant à remettre rapidement en service les infrastructures existantes plutôt qu'à engager immédiatement la réhabilitation, plus longue et plus coûteuse, de la raffinerie IPC de Tripoli. Cette approche permettrait au Liban de rejoindre rapidement le projet régional tout en valorisant progressivement ses infrastructures de transit, de stockage et, à terme, de raffinage.
Les mêmes sources précisent que le tronçon libanais de l'oléoduc ne nécessiterait que des travaux limités de remise en état avant d'être de nouveau opérationnel. Dans l'intervalle, le pétrole pourrait être acheminé par camions-citernes entre l’Irak et le Liban.
Des retombées économiques importantes
Le Liban et la Syrie seraient appelés à jouer le rôle de pays de transit et de plateformes logistiques. En contrepartie, ils percevraient des droits de transit ainsi que des revenus issus des activités de stockage, de chargement et de transbordement, tout en bénéficiant d'un accès accru au fioul irakien destiné notamment à la production d'électricité.
Selon des estimations citées par des sources proches du Grand Sérail, un flux compris entre 300.000 et 500.000 barils par jour via le tronçon libanais pourrait générer près de 275 millions de dollars par an en redevances de transit et de transbordement. Une source de revenus significative pour un Trésor public en quête de nouvelles recettes en devises.
Tripoli, futur hub énergétique régional ?
Pour le Liban, le projet ouvrirait la perspective de faire de Tripoli une plateforme régionale de stockage, de raffinage et de réexportation du pétrole irakien, tout en favorisant le développement d'activités pétrochimiques et logistiques autour du port et de la zone économique spéciale.
Aux yeux de Bagdad, Tripoli dispose de solides avantages concurrentiels par rapport au port syrien de Banias. La ville possède déjà des infrastructures pétrolières, un port en eaux profondes doté d'un tirant d'eau compris entre 15 et 15,2 mètres, quatre postes d'amarrage capables d'accueillir des pétroliers de grand tonnage ainsi qu'une vaste zone de chargement. Sa configuration naturelle, qui la protège de la houle, renforce encore son attractivité.
Les installations pétrolières disposent actuellement d'une capacité de stockage d'environ 260.000 m³, que le projet de modernisation prévoit de porter à 430 000 m³. Une fois réhabilités, les vingt-quatre réservoirs permettraient de transformer Tripoli en centre de regroupement du pétrole acheminé d'Irak avant son exportation ou son raffinage, offrant une plus grande souplesse dans les opérations de stockage et d'expédition.
L'exportation du pétrole brut irakien via Tripoli pourrait débuter dès l'achèvement des travaux de remise en état de l'oléoduc traversant la Syrie. À plus long terme, la modernisation des installations de raffinage permettrait de produire au Liban des carburants et d'autres produits pétroliers destinés aussi bien au marché local qu'à l'exportation. Des investissements complémentaires resteront toutefois nécessaires afin d'adapter les infrastructures au traitement et au stockage du pétrole brut.
Le scénario privilégié
Le scénario actuellement privilégié repose sur l'acheminement du pétrole brut irakien jusqu'à Tripoli par oléoduc, le Liban et la Syrie percevant des redevances de transit. Le Liban bénéficierait également d'une augmentation des volumes de fioul irakien destinés à alimenter ses centrales électriques ainsi que des recettes liées à l'exploitation des installations portuaires.
Au-delà de ces revenus, le projet pourrait repositionner Tripoli comme l'un des principaux hubs énergétiques de la Méditerranée orientale. Il favoriserait le développement d'une véritable filière pétrolière et logistique, créatrice d'emplois — près de 1.000 dès la première phase selon les estimations disponibles —, de devises et d'investissements. Sa concrétisation dépendra toutefois de plusieurs facteurs, notamment du financement des infrastructures, de la coordination entre l'Irak, la Syrie et le Liban, ainsi que de l'évolution du contexte géopolitique régional.

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