La béatification du patriarche Elias Howayek relance la controverse concernant la formation du Grand-Liban, notamment son opportunité, sa légitimité, son originalité, son instabilité endémique, ainsi que ses relations avec les conflits de la géopolitique moyen-orientale, qui n’a jamais pu asseoir des équilibres stables. Bizarrement, l’État territorial n’a jamais pu s’accréditer dans une région où les conflits ethno-politiques persistent, empêchant la stabilisation géopolitique et le renforcement des coopérations face aux crises de légitimité et aux faiblesses structurelles des États.
Il est difficile d’édifier un ordre politique régional suffisamment consistant en l’absence d’une culture politique fédératrice et des paramètres de reconnaissance communément partagés. Or il n’en est rien cent ans après l’émergence de la communauté des États arabes, qui n’a jamais pu s’imposer comme fédérateur ou comme médiateur effectif des conflits.
Les origines politiques du Liban moderne sont traçables et se ressourcent dans un triple héritage historique, celui de l’Église maronite, de l’Émirat médiéval et de la modernité politique. Les liens entre les trois variables relèvent d’un rapport dialectique qui a structuré les diverses étapes. On a affaire à un acteur historique qui a accompagné à des degrés divers un cheminement millénaire d’émancipation, de réinsertion dans l’histoire et de reconstruction des dynamiques historiques et intellectuelles qui ont permis des mutations historiques inédites.
Le projet de l’État national n’est que l’aboutissement de ces dynamiques qui se perdent dans le temps étendu. Paradoxalement, ce projet est l’aboutissement d’une stratégie d’émancipation menée par une Église de tradition ascétique (Ausserweltiche Askese, Ascèse extramondaine). Le projet d’émancipation politique n’est que l’expression d’une conscience de soi renouvelée, du rétablissement de l’agir historique et du début d’une nouvelle ère historique. L’État national n’est qu’une étape dans cette stratégie d’émancipation aux reliefs multiples.
L’action du patriarche Howayek s’inscrit dans le prolongement de cette longue durée, durant laquelle l’action ecclésiale, avec ses dimensions politiques, économiques et culturelles, a préparé la voie à une dynamique d’émancipation globale. Cette dynamique a été marquée par la modernisation des institutions ecclésiales, la diversification des ministères et les défis existentiels, redéfinissant ainsi les champs d’action d’une Église qui se fraye de nouveaux chemins dans une modernité avançant de manière insidieuse et irréversible. C’est cette prise de conscience qui rend compte de l’action du patriarche Howayek à l’aube des temps modernes où les génocides et les totalitarismes impriment les dérives et les ambiguïtés de la modernité.
L’autre source est celle de l’ère nationaliste et de l’émergence des États territoriaux scellée par la défaite de l’empire ottoman, la fin du paradigme impérial et du califat, la défaillance de leurs géopolitiques respectives et du sultanisme politique et de ses registres. L’État territorial permet pour la première fois la sortie par effraction des catégories politiques de l’islam, de ses verrouillages statutaires et des enfermements géopolitiques qui en découlent. Le droit à l’autonomie nationale, la possibilité de l’État de droit, l’encadrement des droits humanitaires, l’éthos égalitaire, et la source contractuelle et paritaire de l’autorité politique permettent le passage de ce que Howayek avait qualifié de transition du “nationalisme religieux au nationalisme politique”. C’est la modernité qui autorisait le passage et le rendait possible.
La définition des frontières du nouvel État s’est inspirée de l’histoire de l’Émirat, des enjeux politiques qui lui étaient propres. Elle a également été influencée par les impératifs de viabilité économique imposés par les réalités tragiques de la famine et la présence maronite sur l’ensemble du territoire. Elle a également été influencée par la présence maronite sur l’ensemble du territoire, ainsi que par les doléances des quatre nouveaux districts ajoutés aux sphères de l’Émirat historique et les contentieux politiques qui leur étaient associés. Néanmoins, le Patriarche réussit à bâtir une plateforme interconfessionnelle qui s’est rendue au congrès de Versailles (1919) pour créer l’État du Grand-Liban. Le rôle de la France était déterminant dans la mesure où elle a promu la cause du Grand-Liban, servi de levier diplomatique et bâti les institutions étatiques libanaises, les infrastructures publiques et économiques et le système éducatif libanais et ses relais scolaires, universitaires et culturels.
Autrement, le débat sur les frontières du nouvel État se poursuivait au sein du Patriarcat entre les partisans du Grand-Liban (Boulos Njaim, Youssef al-Saouda, Youssef al-Howayek) et leurs contradicteurs Souleimane al-Boustany (ministre maronite au sein de l’administration impériale ottomane et traducteur de l’Iliade) et le juriste français Robert de Caix). Ce dilemme a jalonné toutes les étapes de l’histoire tourmentée de l’État. Celui-ci pâtissait de crises endémiques causées par les idéologies transnationales qui remettaient en question les États territoriaux au nom d’une légitimité idéologique qui rendait compte des interventionnismes qui ont détruit le pays de manière répétée et à des cadences ininterrompues.
Le projet national libanais mis en œuvre par le patriarche Howayek se distinguait par son unicité dans un environnement gouverné par des dictatures tribales, ethno-confessionnelles, idéologiques panarabes ou panislamiques, ou militaires. Les élites politiques chrétiennes ont opté résolument pour l’État de droit et pour une démocratie constitutionnelle et pluraliste. Cette option démocratique libérale a été contestée par des totalitarismes nationalistes arabes, syriens et islamistes, par des oligarchies de tout acabit, tant financières que politiques. De plus, elle a été contredite par des pans de féodalité résiduelle et par des variantes d’un totalitarisme de gauche qui se drapait de palestinisme.
Le Liban a été délibérément anéanti par des politiques impériales qui ont usé de ses libertés pour détruire la paix civile et réengager les politiques de domination régionale. Le patriarche Howayek, en optant pour le Grand-Liban, avait par voie de conséquence opté pour les libertés et les droits dont il était garant indépendamment des choix institutionnels qui incombaient aux Libanais. Loin de toute interférence dans l’ingénierie constitutionnelle, il avait plaidé pour autonomiser la sphère politique et la séparation des pouvoirs. Il incombe aux Libanais de faire le bilan du centenaire révolu et de repenser les enjeux d’une nouvelle ère à la lumière des déboires d’un passé récent et des promesses d’une nouvelle aube.
Le Liban est assailli par les mêmes déferlantes idéologiques réinterprétées. Celles-ci lui ont coûté des décennies de conflits ouverts et des extrémismes idéologiques qui ont pourfendu son indépendance nationale, ses institutions démocratiques et remis en cause sa concorde civile, auxquelles le projet national du patriarche Howayek devait répondre. La politique de domination chiite part d’une axiomatique de domination sectaire, d’un rejet frontal de l’État de droit, et d’un totalitarisme primitif qui contredit toute forme de pluralisme.
Les Libanais ont pâti de politiques de domination qui ont valu au Liban des décennies de conflits ouverts qui se nourrissaient d’un nihilisme sans mesure. Ils ont fini par questionner la légitimité de cette configuration politico-juridique et par s’interroger sur la viabilité des valeurs de liberté, de pluralisme et de démocratie dont elle était garante. Issue d’une fin de guerre, cette configuration de droit devrait à son tour se repositionner sur un nouveau rapport de force pour se protéger et se repositionner à partir de nouveaux équilibres géostratégiques qui puissent la sanctuariser.




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