À l’heure où l’on assiste à la glorification du multiculturalisme souvent faussement attribué à ce saint patriarche, il est nécessaire de revenir à ses écrits plutôt qu’à leurs interprétations ultérieures. Il est intellectuellement discutable de projeter sur lui des concepts destinés à justifier des idéologies arabistes ou wokistes, ou encore celle d’un Liban laboratoire de coexistence.
Elias Pierre Hoayek accéda au siège patriarcal maronite en 1899, huit années à peine après la publication de l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII. Tout son mandat fut marqué par les valeurs de cette encyclique, élaborée autour de la notion essentielle de la transcendance de la personne humaine et autour de son héritage.
La doctrine sociale de l’Église
Rerum novarum apparut comme un avertissement dans un monde industrialisé qui risquait de perdre son humanité. Cette encyclique fondatrice de la doctrine sociale de l’Église s’oppose à une vision de la modernité qui tend à réduire la personne à un simple individu consommateur.
Le libéralisme radical renie la famille, la patrie, la culture, la religion et le groupe social pour faire miroiter l’illusion d’une égalité qui diluerait tous les peuples, les sexes et les religions dans un ensemble aisément manipulable. Il chercherait à imposer sur terre le projet eschatologique chrétien de la fusion de toutes les nations.
Cette prétention, qui défie l’ordre divin, est considérée par le pape Benoît XVI comme une forme de mutation de la religion en idéologie. En effet, ce qui est promis à la Jérusalem céleste ne saurait être imposé sur terre par la politique ou par des courants idéologiques.
Pour sauvegarder la dignité de la personne humaine et sa faculté de discernement, la doctrine sociale de l’Église a mis l’accent sur le rôle central de la famille, cellule de base de la société, suivi de l’importance du groupe social et de son héritage culturel.
Cette centralité de la famille, inspirée de l’exemple de la Sainte Famille, s’exprima chez le patriarche Elias Hoayek par la fondation, en 1895, de la congrégation des Sœurs maronites de la Sainte-Famille. Cette œuvre complète son combat en faveur du droit à l’appartenance à un groupe social, défini par une identité propre et porteur d’un héritage à préserver et à transmettre.
Le groupe social
Rerum novarum a également posé les bases de ce qui sera plus tard désigné sous le nom de principe de subsidiarité. Ce principe sera formulé de manière explicite dans l’encyclique Quadragesimo anno de Pie XI, publiée en 1931, année de la mort du patriarche Hoayek. Son mandat patriarcal se trouve ainsi symboliquement encadré par ces deux dates, par ces deux textes majeurs consacrés à la protection de la personne humaine et des communautés.
Par le principe de subsidiarité, l’Église reconnaît à la communauté ses droits et ses prérogatives. Elle en fait une extension de l’identité de la personne et de son droit naturel. L’effacement de ses attributs nationaux, communautaires, culturels, confessionnels ou linguistiques devient alors une atteinte à la dignité de la personne, dotée de liberté et de droits inaliénables.
Sous le pontificat de Jean-Paul II, l’Église anticipa les tentatives de détournement du droit à la différence ainsi que du principe de subsidiarité qui le protège. Elle mit alors en garde, dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, publié en 2004, contre le danger que représente « la négation de la subsidiarité ou sa limitation au nom d'une prétendue démocratisation ou égalité de tous dans la société ».
Les idéologies de l’universalisme et du « vivre-ensemble » ignorent précisément cet avertissement et contreviennent aux recommandations de la doctrine sociale de l’Église. Sous prétexte d’égalité et d’altérité, elles nieraient le droit des groupes sociaux minoritaires à s’épanouir et à transmettre leur héritage dans un cadre conforme à leur mode de vie. Or, pour l’Église, et comme l’a exprimé le philosophe Alasdair MacIntyre, l’universel ne s’atteint que par le particulier.
Le Grand Liban
Elias Hoayek bénéficia de l’estime du pape Léon XIII, qui lui confia la direction du Collège maronite de Rome en 1897. C’est à partir des valeurs et des principes chrétiens réaffirmés par Léon XIII dans Rerum novarum que le patriarche Elias Hoayek comprit la nécessité de créer un pays sanctuaire pour sa communauté et pour le reste des chrétiens d’Orient.
Dans ses correspondances, il affirme vouloir préserver leurs traditions, leur héritage et leur culture. Il évoque leurs spécificités culturelles et civilisationnelles qu’il convenait de protéger, sans jamais approuver leur dilution dans des ensembles supranationaux ni même dans des nations artificiellement façonnées par des idéologies supracommunautaires.
À l’heure où l’on assiste à la glorification du multiculturalisme souvent faussement attribué à ce saint patriarche, il est nécessaire de revenir à ses écrits plutôt qu’à leurs interprétations ultérieures. Il est intellectuellement discutable de projeter sur lui des idées et des concepts destinés à justifier des idéologies arabistes ou wokistes fondées sur la notion de fusion des peuples. L’étude des archives conduit à constater que le Liban actuel est une trahison du projet du patriarche Hoayek : il incarne tout ce que ce patriarche a toujours combattu.
Le multiculturalisme
Elias Hoayek condamna à plusieurs reprises le concept de Liban pluraliste et multiculturel, insistant au contraire sur la nécessité d’un sanctuaire pour les chrétiens. Il souhaitait que le Liban soit une nation à majorité chrétienne et qu’il bénéficie d’un ajustement démographique comparable à ceux observés à la même époque en Turquie, en Grèce et dans plusieurs autres États en formation. Il exprima également un refus catégorique de toute interruption du mandat français sur le Liban, estimant qu’elle exposerait le pays aux ambitions de la Syrie. Sur ce point, il fut trahi, non seulement par une partie de la classe politique maronite, mais aussi par son Église. Il ne saurait donc être tenu pour responsable de l’échec de son œuvre.
Fondateur de la résistance durant Kafno, la famine planifiée par les Ottomans, il ne se résigna jamais à voir son peuple mourir dans la passivité. Il organisa les réseaux clandestins chargés d’acheminer les secours provenant de la base militaire française d’Arwad. Il confia à Mgr Paul Akl la coordination de cette aide avec le commandant français Albert Trabaud. Tout contact avec « l’ennemi français » était passible de la peine de mort, un risque que le patriarche n’hésita pourtant pas à courir pour sauver les siens. L’épreuve qu’il traversa durant cette période façonna profondément sa vision réaliste de l’avenir ainsi que sa conception des impératifs de sécurité de son peuple.
Lui attribuer les idéologies contemporaines idéalistes, principalement wokistes, du « vivre-ensemble » ou encore d’un Liban présenté comme un laboratoire de coexistence, constituerait une fuite en avant et traduirait une incapacité à regarder notre faillite en face.
Il est également révélateur que les mouvances islamistes se soient empressées de s’approprier cette théorie du libéralisme radical. Celle-ci tend, en effet, à annihiler toute forme de garantie nécessaire à l’épanouissement et à la pérennité des groupes sociaux qu’elle a elle-même contribué à rendre minoritaires.
La béatification du patriarche Elias Pierre Hoayek par Léon XIV, qui s’inscrit dans l’héritage de Léon XIII, acquiert une portée hautement symbolique. Elle situe l’œuvre de ce grand patriarche dans le prolongement des deux encycliques qui placent au premier plan la dignité de la personne humaine, sa dimension transcendante et son droit inaliénable à préserver sa spécificité culturelle.




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