Étrange est le sort de ce pays qui n’arrive pas à fixer des seuils à partir desquels il peut se définir un parcours alternatif qui l’aiderait à effectuer une transition. L’accord de trêve, comme l’accord-cadre, n’ont pu en poser les jalons. Nous avons affaire à des impasses cumulées qui nous instruisent suffisamment sur les problèmes structurels qui font échec aux projets de fin d’hostilité et aux négociations de paix. 

Rien ne fonctionne et le pays est renvoyé à ses fragilités, aux turbulences d’une région en état d’ébullition et à l’échec répété des médiations tentées tout au long du parcours conflictuel sinueux. En effet, le Liban est en passe de rater des opportunités renouvelées après de longs marasmes qui ont étouffé toutes tentatives antérieures de sortie des emboîtements conflictuels. Les raisons ne sont plus difficiles à scruter et se déploient au croisement de l’intérieur et de l’extérieur, si tant est que cette notion s’avère compatible avec les dynamiques conflictuelles en cours. 

Les conflits au Liban se définissent à l’intersection d’enjeux multiples : ceux de la légitimité nationale, de la souveraineté nominale, des imaginaires disparates et au gré des interventionnismes qu’ils suscitent. Les dynamiques régionales ont à leur actif un passé lourd d’interventionnisme qui nous a valu des guerres répétées tout au long des sept dernières décennies. Les crises récurrentes de gouvernance, quel qu’en soit le degré de gravité, sont occasionnées par l’état d’instabilité endémique et ses effets destructeurs greffés sur des structures étatiques érodées et des pactes de concorde civile mis à rude épreuve. Somme toute, la grammaire des conflits n’a rien d’inédit, cependant elle s’enrichit de nouveaux acteurs et de nouvelles configurations.

L’accord de trêve conclu le 27 novembre 2024 était censé mettre fin à la dynamique de militarisation des conflits. Il y est parvenu après la destruction de l’hiérarchie aussi bien politique que militaire du Hezbollah. Cela concernait l'enrayage de la dynamique putschiste qui l’avait porté au pouvoir et la mise à terme de la stratégie des plateformes opérationnelles intégrées mise en œuvre par le régime islamique en Iran. Il s’agissait bien d’une politique d’annihilation qui avait abouti et qui avait mis fin à trois décennies de maillages politiques et stratégiques. La transition politique devait inévitablement bénéficier du changement de la donne géostratégique, or il n’en est rien. 


Le nouvel exécutif qui devait hypothétiquement relayer un état de domination bien étayé, a été délibérément sabordé pour des raisons de complicités renouvelées, de sabotage intentionnel et d’absence de courage civique. Ceci avait permis au Hezbollah de se reconstruire et de passer de nouveau à l’offensive. La guerre du 2 mars 2026 marque le départ d’une nouvelle étape qui a restructuré le champ militaire et stratégique et pavé la voie à des choix géopolitiques alternatifs. Cette configuration dépend fortement des évolutions stratégiques régionales, de l’élimination des hauts cadres de la révolution islamique et de la mise en place d’une guerre d’usure. Elle l'est également par la réactivation des mandataires régionaux et leurs incidences sur un conflit aux ossifications multiples. 

La situation au Liban est revenue aux verrouillages d’antan, à la réédition des scénarios des conflits croisés, aux politiques de satellisation et des condominiums impériaux alors que les tissus sociopolitiques se défaisaient au gré des conflits renouvelés. Il serait illusoire d’envisager un épilogue à ce fouillis en dehors de la désintrication de l’écheveau conflictuel. Le Liban est simultanément un pays-otage, un État-lige et une plateforme directement liée aux conflits par procuration conçus et démarrés par la politique de subversion chiite pilotée par le régime iranien. Autrement, la dynamique des conflits en cours et ses effets de surdétermination compliquent la donne intérieure, et la texture des discordes civiles s’enrichit de greffes nouvelles. L’exécutif est mis au défi afin d’opérer des retournements, de mettre fin au chantage du duo chiite et de relancer le pays sur une nouvelle trajectoire.

Le redémarrage des réunions de Rome est devenu impératif pour ne pas perdre l'élan rendu possible par la finalisation de l'accord-cadre. L'exécutif a eu tort de s'extraire des négociations nécessaires pour maintenir l'élan de l'accord-cadre. Le fait de reprendre la rhétorique du Hezbollah et de revenir sur les engagements contractés lors de la signature de l'accord-cadre nous ramène au degré zéro des négociations. Ces dernières ont pourtant débouché sur une feuille de route qui met fin aux extraterritorialités politique et militaire qui ont permis à la politique de subversion chiite de prendre pied. 

Le désarmement du Hezbollah n'est en réalité que le revers de la souveraineté rétablie. Il est impossible de reprendre les négociations et de restaurer le partenariat avec l'État d'Israël en l'absence d'une volonté de normalisation. Le diktat idéologique est incompatible avec le principe même de négociation. Cette incompatibilité se manifeste par une version étriquée qui repose sur les prémisses du retrait unilatéral, de la reconduite de la FINUL et du maintien des extraterritorialités, lesquelles ne relèvent en vérité que d'un paralogisme conceptuel et diplomatique. La référence aux résolutions 1701 et 1559, ainsi qu'à la trêve de 1949, ne fait plus sens désormais. Elle n'a aucune valeur opérationnelle, à moins de s'inscrire dans le prolongement d'un accord de paix qui mette fin aux enchaînements conflictuels et à l'animosité idéologique qui les sous-tend. Il s'agit de négocier un accord de paix et non de reporter des conflits en état de latence.