À l’occasion de la Journée mondiale du cancer du poumon, célébrée ce 1er août autour du mot d’ordre « Ensemble face au cancer du poumon », Ici Beyrouth fait le point sur une maladie qui reste la première cause de décès par cancer dans le monde. Au Liban, le sujet dépasse la cigarette: narguilé érigé en sport national, tabagisme passif, générateurs, pollution urbaine, diagnostic tardif et accès inégal aux traitements composent un terrain à haut risque.
Le cancer du poumon reste l’un des grands échecs de la prévention moderne. À l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale de la santé estime à environ 2,5 millions le nombre de nouveaux cas et à 1,8 million le nombre de décès en 2022. C’est le cancer le plus fréquent et la première cause de mortalité par cancer.
Au Liban, les chiffres récents restent difficiles à établir avec précision. Mais les signaux sont connus. Une étude menée sur les données libanaises de 2005 à 2016 indique que le cancer du poumon figurait alors au deuxième rang des cancers en incidence, avec des taux parmi les plus élevés de la région MENA. Le Plan national cancer 2023-2028 du ministère de la Santé publique pointe, lui, plusieurs failles: prévention insuffisante, diagnostic tardif, coût élevé des soins, données incomplètes et nécessité d’évaluer le dépistage par scanner thoracique à faible dose chez les personnes à haut risque.
Tabac, narguilé: le premier front
Le tabac reste le facteur de risque majeur. Mais au Liban, parler seulement de cigarette serait réducteur. Le narguilé, presque érigé en sport national, occupe une place sociale à part: cafés, terrasses, réunions familiales, soirées entre jeunes. Il est souvent perçu comme moins agressif, parce que la fumée est refroidie, parfumée et partagée dans un cadre convivial. C’est précisément le piège.
Le Pr Marwan Ghosn, oncologue à l’Hôtel-Dieu de France et professeur d’hématologie-oncologie à la Faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, ramène le débat à l’essentiel: le narguilé est un « fléau » au Liban et dans les pays arabes. L’oncologue s’agace d’une illusion tenace: l’eau ne purifie pas la fumée. Elle la refroidit, facilite l’inhalation prolongée et entretient l’idée fausse d’un danger moindre.
Les travaux de l’AUB ont documenté l’intensité réelle d’une séance: volumes inhalés importants, exposition longue, particules toxiques et monoxyde de carbone. Certaines expositions peuvent atteindre l’équivalent de dizaines de cigarettes. Le message médical est donc simple: le narguilé n’est pas une parenthèse conviviale sans conséquence. C’est une exposition respiratoire lourde, répétée et sous-estimée.
Le constat dépasse toutefois la seule oncologie. Le Dr Ghazi Zaatari, président du groupe d’étude sur la réglementation des produits du tabac rattaché à l’OMS, décrivait une application réduite à un vague souvenir: un texte à peu près respecté durant ses deux premières années, puis progressivement vidé de sa substance. Aujourd’hui, les paquets de cigarettes trônent dès l’entrée des supermarchés, de nouveaux produits aromatisés s’ajoutent à l’offre de produits nicotinés, et s’attabler dans un café ou un restaurant s’accompagne presque systématiquement d’une proposition de narguilé — au mépris de l’esprit, sinon de la lettre, de la loi 174. Faute de sanctions dissuasives, cette tolérance de fait a fini par devenir une norme sociale.
Dans les faits, cigarette, narguilé et tabagisme passif restent omniprésents dans les espaces de sociabilité, au prix d’une exposition collective que la loi était précisément censée faire reculer.
La pollution, l’autre poumon du problème
Le Pr Ghosn replace le problème dans son contexte libanais: le cancer du poumon ne concerne pas uniquement les fumeurs. Pollution de l’air, particules fines, générateurs diesel, trafic routier, combustion, tabagisme passif et expositions professionnelles participent aussi au risque. Depuis la crise énergétique, cette réalité est devenue plus visible.
L’oncologue élargit le cadre: au Liban, l’exposition respiratoire s’additionne. Ce n’est pas une seule cigarette, un seul générateur ou un seul pic de pollution qui résume le risque, mais une accumulation: narguilé, fumée passive, diesel, pots d’échappement, particules fines et air urbain dégradé.
Le Pr Ghosn avance un signal clinique préoccupant: environ 15.000 nouveaux cas de cancer par an au Liban, dont près de 3.000 cancers du poumon, dans un pays où les statistiques récentes restent insuffisantes et où le dernier registre national complet remonte à 2016. Il observe aussi une hausse des cancers du poumon, y compris chez des non-fumeurs. Cette observation ne doit pas être lue comme une statistique nationale officielle, mais comme un avertissement: le risque respiratoire libanais ne se limite plus au tabac classique.
Le diagnostic arrive trop tard
Le cancer du poumon reste longtemps silencieux. Toux persistante, essoufflement, douleurs thoraciques, crachats de sang, amaigrissement, fatigue: les signes peuvent apparaître tard ou être attribués au tabac, à une bronchite, à l’asthme, à l’âge ou à la pollution.
Le Pr Marwan Ghosn pose le diagnostic sans détour: en oncologie, le stade de découverte change tout. Plus le cancer est détecté tôt, plus les options sont nombreuses: chirurgie, radiothérapie ciblée, traitements systémiques, suivi rapproché. Quand la maladie est diagnostiquée à un stade avancé, la stratégie repose davantage sur l’immunothérapie, les thérapies ciblées, la chimiothérapie ou les combinaisons, avec un coût médical, financier et humain plus lourd.
Marwan Ghosn résume le problème en une formule simple: le retard diagnostique se paie. L’expérience Covid l’a montré: lorsque les campagnes de dépistage se sont effondrées et que les patients ont évité les hôpitaux par crainte de contamination, le nombre de cancers diagnostiqués a chuté artificiellement. Quand les patients sont revenus, les diagnostics ont repris, souvent plus tard dans l’histoire de la maladie.
Scanner faible dose: utile, mais pas isolé
Le scanner thoracique à faible dose est aujourd’hui l’outil de référence dans les programmes de dépistage ciblés chez les grands fumeurs ou anciens grands fumeurs. Il peut détecter des lésions avant l’apparition des symptômes. Mais il ne suffit pas de prescrire un scanner pour organiser une politique de dépistage.
L’oncologue insiste sur un point central: le dépistage n’a de sens que s’il s’inscrit dans un parcours complet. Il faut identifier les personnes à risque, interpréter correctement les images, suivre les nodules, réaliser une biopsie si nécessaire, demander les tests moléculaires, discuter les dossiers en réunion multidisciplinaire et garantir l’accès au traitement.
C’est là que le Liban bute. Le Plan national cancer prévoit d’évaluer le rapport coût-efficacité du scanner faible dose. La question est décisive: qui dépister, à quel âge, selon quelle exposition, avec quel financement et quelle capacité de suivi? Dépister sans circuit clair peut créer de l’anxiété, des examens inutiles ou de nouveaux retards. Ne pas dépister laisse, à l’inverse, des patients arriver trop tard.
Des traitements plus précis, mais un accès inégal
La prise en charge du cancer du poumon a profondément changé. On ne traite plus seulement « un cancer du poumon », mais un type histologique, un profil moléculaire, une maladie avec ou sans mutation ciblable, avec ou sans expression de marqueurs immunologiques. Thérapies ciblées, immunothérapie, traitements combinés et soins de support ont déplacé les lignes.
Marwan Ghosn nuance toutefois l’enthousiasme thérapeutique. Ces progrès exigent une organisation: biopsie de qualité, tests moléculaires accessibles, discussion multidisciplinaire, médicaments disponibles, couverture suffisante et continuité du suivi. La médecine de précision ne produit son effet que si le patient atteint réellement le bon circuit de soins.
Au Liban, l’Hôtel-Dieu de France reste l’un des pôles majeurs de prise en charge oncologique. Mais aucun centre, seul, ne peut compenser les failles d’un système: coût des examens, couverture affaiblie, médicaments chers, délais, ruptures de suivi. Dans le cancer du poumon, chaque retard réduit la marge thérapeutique.
Trois priorités libanaises
La première est d’appliquer réellement la lutte antitabac, y compris au narguilé, au tabagisme passif et aux nouveaux produits nicotiniques. La loi existe; son application reste le maillon faible.
La deuxième est environnementale: réduire l’exposition chronique aux particules fines, aux générateurs diesel et aux polluants urbains. Le cancer du poumon n’est pas seulement une affaire individuelle; il dépend aussi de l’air respiré collectivement.
La troisième est médicale: diagnostiquer plus tôt, mieux cibler le dépistage et renforcer les données. Sans registre actualisé, sans statistiques fiables et sans parcours clair, la prévention reste partielle et les décisions se prennent à vue.
La Journée mondiale du cancer du poumon rappelle une réalité brutale: cette maladie tue souvent parce qu’elle est découverte tard. Au Liban, le problème ne tient pas à une seule cigarette, ni à un seul générateur, ni à une seule loi oubliée. Il tient à une chaîne d’expositions et de retards: le narguilé que l’on banalise, l’air que l’on respire, la loi 174 que l’on n’applique pas, la toux que l’on reporte, le scanner que l’on diffère, le traitement que l’on atteint trop tard. C’est cette chaîne qu’il faut rompre — avant que le souffle ne manque, et avant que l’image ne révèle ce que la prévention aurait pu éviter.

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