Le 4 août, des délégations libanaise et israélienne se retrouveront à Rome, sous l'égide américaine, pour tenter de s’entendre sur un mécanisme de vérification applicable au projet de zones pilotes dans le sud du Liban. L'issue de ces discussions pourrait s'avérer déterminante pour la souveraineté de l’État libanais, l'avenir du Hezbollah et les perspectives d'un retrait militaire israélien. Un accord consoliderait le cadre trilatéral conclu le 26 juin. Un échec, en revanche, risquerait de compromettre l'initiative diplomatique la plus prometteuse pour le Liban depuis des décennies.
Au cœur des négociations se pose une question centrale: qui sera en mesure de certifier, de façon crédible et durable, que le Hezbollah ne mène plus d'activités militaires dans les zones pilotes appelées à passer sous le contrôle exclusif de l'armée libanaise? Sans mécanisme de vérification robuste, ces zones risquent de demeurer un exercice symbolique, incapable d'ouvrir la voie au retrait israélien et à la reconstruction du Sud-Liban.
«Nous abordons ces discussions avec un élan considérable, à la suite du lancement réussi de la première zone pilote dans le sud du Liban», a confié à This Is Beirut un haut responsable du département d'État américain.
Le 20 juillet, le Liban et Israël ont lancé la première phase du dispositif: l'armée israélienne s'est retirée de Zaoutar el-Gharbiyé, où l'armée libanaise s'est déployée, tandis que Froun et Srifa, déjà hors du contrôle israélien, ont été intégrées au projet.
Washington présente ce cadre trilatéral comme la seule voie réaliste vers une désescalade durable, mais en fixe une condition essentielle: le démantèlement des capacités militaires du Hezbollah. Les zones pilotes sont ainsi décrites par les responsables américains comme une «occasion concrète d'obtenir des progrès sur le terrain», en lien direct avec un «désarmement vérifiable des organisations terroristes», une référence explicite au Hezbollah.
La pièce manquante
Sur le papier, le mécanisme est simple. L'armée libanaise retire les armes et les infrastructures militaires non étatiques. Une fois cette étape vérifiée et le contrôle effectif de l'État établi, la reconstruction peut commencer. Village après village, le dispositif vise ainsi à tester la capacité de l'État à exercer pleinement sa souveraineté.
Mais ce schéma repose sur une condition qui fait encore défaut: un mécanisme de vérification accepté par toutes les parties.
À ce stade, aucun organisme n'a été désigné pour assurer cette mission. Israël a rejeté les propositions italiennes ainsi que les options impliquant la Finul — dont le mandat arrive à échéance — ou l'Organisme des Nations unies chargé de la surveillance de la trêve (Onust). Beyrouth continue, de son côté, de privilégier une solution impliquant les Nations unies.
Des sources militaires américaines interrogées par This Is Beirut décrivent le processus de déploiement «d'une lenteur pénible», en raison du refus du Hezbollah de désarmer. Selon elles, ce retard pourrait repousser l'application de l'accord au-delà des échéances électorales en Israël et aux États-Unis.
Du point de vue israélien, les difficultés tiennent également au manque de coordination avec l'armée libanaise et à la faiblesse de son contrôle opérationnel, facteurs ayant déjà provoqué plusieurs incidents limités. «Ce mécanisme de coordination prend du temps», explique une source américaine proche d'Israël, estimant que Tsahal reste contrainte d'assurer elle-même la sécurité dans les secteurs où l'armée libanaise ne peut encore s'imposer.
Le décalage demeure profond entre les priorités des deux parties. Tandis qu'Israël et Washington conditionnent tout retrait au désarmement du Hezbollah, Beyrouth considère le retrait israélien comme un préalable indispensable. «Israël se retirera lorsqu'il estimera ses objectifs de sécurité atteints», résume cette même source.
Dans ces conditions, le refus du Hezbollah de désarmer continue de bloquer le retrait israélien, le retour des populations déplacées, la reconstruction et l'ouverture de nouvelles négociations — autant d'objectifs que le mouvement affirme pourtant défendre.
Une course contre la montre
Des sources libanaises proches du dossier font état de préoccupations quant aux défis pratiques que pose le cadre trilatéral. Pour le général à la retraite Fadi Daoud, ancien officier de l'armée libanaise, le principal obstacle demeure politique: «La vérification ne peut réussir sans un mandat clair des autorités politiques. Or l'accord reste ambigu et comporte encore de nombreuses zones d'ombre.»
Ces questions en suspens, précise-t-il, portent notamment sur le rôle futur d'Israël dans le sud du Liban et, plus largement, sur la place qu’occupe le Hezbollah dans l'appareil politique et sécuritaire libanais.
Les architectes du cadre trilatéral ont peut-être sous-estimé l'ampleur de la tâche confiée à l'armée libanaise. Celle-ci doit rétablir l'autorité de l'État dans des régions où le Hezbollah exerce depuis des décennies une autorité parallèle.
Selon des sources sécuritaires libanaises, les unités déployées continuent d'opérer sous des règles d'engagement restrictives, qui leur imposent notamment de se retirer en présence de forces israéliennes. Prise entre la puissance militaire du Hezbollah et les exigences sécuritaires d'Israël, l'armée se retrouve enfermée dans un équilibre particulièrement fragile.
Le général à la retraite Khalil Gemayel doute lui aussi de la capacité du dispositif à s'étendre rapidement: «La continuité est essentielle, mais l'extension à d'autres zones pilotes sera difficile. Je ne crois pas qu'Israël abandonnera des positions stratégiques tant que le Hezbollah n'aura pas été désarmé.»
Ce scepticisme est largement partagé en Israël, où de nombreux responsables estiment qu'aucun retrait complet ne peut être envisagé tant que le Hezbollah conserve ses capacités militaires.
Des sources proches du Pentagone tiennent un raisonnement similaire: sans preuves irréfutables du désarmement du Hezbollah et de son absence des zones concernées, Israël continuera d'assurer lui-même sa sécurité, directement ou par des dispositifs alternatifs.
Même si une pression diplomatique américaine accrue pourrait favoriser un retrait partiel, peu d'observateurs anticipent aujourd'hui un retrait total. Les armes du Hezbollah demeurent ainsi la variable centrale dont dépendra le succès ou l'échec du cadre trilatéral.
Les discussions de Rome prennent dès lors une importance particulière. «Soit nous avançons rapidement sur les zones pilotes avec l'accord d'Israël, soit il faudra reconnaître l'échec de cette approche», résume Khalil Gemayel.
Le rôle décisif de Washington
Pour Matthew Levitt, chercheur au Washington Institute, seul un engagement américain durable permettra au dispositif d'aboutir. Selon lui, les États-Unis devront fournir à l'armée libanaise d'importants moyens de renseignement, de surveillance et de reconnaissance afin de détecter toute tentative du Hezbollah de réinvestir les zones sécurisées, ainsi que des capacités de renseignement électromagnétique permettant d'anticiper ses intentions.
La responsabilité de Washington apparaît donc déterminante. Le département d'État lui-même présente les zones pilotes comme un laboratoire destiné à perfectionner progressivement un modèle appelé, à terme, à être étendu à l'ensemble du Sud-Liban.
L'ancien commandant du CENTCOM, le général David Petraeus, aujourd'hui à la retraite, situe les enjeux dans une perspective plus large. «En cas de succès, ce serait une étape historique: le Hezbollah renonçant à ses armes, et l'armée libanaise obtenant le monopole de l'usage de la force, comme il sied à toute nation souveraine», a-t-il déclaré à This Is Beirut.
Petraeus, fin connaisseur de l'armée libanaise, qualifie l'accord de «potentiellement transformateur, surtout si les États-Unis renforcent leur soutien à l'armée libanaise afin d’accompagner un retrait israélien progressif et empêcher le Hezbollah de reprendre du terrain». Il prévient toutefois que la capacité de l'armée à assumer ce nouveau rôle dépendra de moyens accrus et d'un soutien international soutenu dans la durée.
Au fond, les zones pilotes révèlent les coûts humains et politiques du statu quo. Des milliers de Libanais restent déplacés, leurs villages demeurent en ruines et la reconstruction reste suspendue à une condition unique: que l'armée libanaise puisse démontrer, de manière crédible et vérifiable, qu'elle exerce seule l'autorité sur le terrain.
L'impasse n'est donc pas d'abord technique. Les mécanismes de vérification peuvent être conçus. Ce qui fait encore défaut, c'est un consensus politique permettant de les appliquer.



Commentaires