L’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé vendredi à La Mecque un accord de défense commune. Le choix du lieu est tout sauf anodin : dans la ville sainte de l’Islam, cette signature revêt une dimension symbolique considérable et donne à l’accord une portée qui dépasse largement le cadre strictement militaire.
Cette nouvelle alliance formalise en réalité un rapprochement qui se dessinait depuis plusieurs mois entre les trois pays. Un axe sunnite semble ainsi progressivement prendre forme autour de Riyad, Ankara et Islamabad, dans un contexte régional marqué par la montée des tensions entre l’Iran, les États-Unis et leurs différents alliés.
Le Pakistan occupe notamment une position de plus en plus importante dans cette équation. Son rôle de médiateur dans la crise opposant Washington à Téhéran, qui avait notamment conduit au protocole d’Islamabad du 18 juin dernier, a renforcé son poids diplomatique régional.
Un contrepoids sunnite face aux autres axes régionaux?
Sur le papier, l’objectif paraît clair: créer un mécanisme de défense collective capable de protéger les États signataires et de constituer un contrepoids aux différents axes qui structurent aujourd’hui le Moyen-Orient.
Pour l’Arabie saoudite, l’enjeu est particulièrement important. Le royaume a été directement exposé aux attaques de missiles iraniens et cherche depuis plusieurs années à renforcer les garanties entourant sa sécurité nationale.
La Turquie et le Pakistan disposent, quant à eux, de capacités militaires significatives et surtout d’un poids diplomatique particulier auprès de Téhéran. Cette combinaison pourrait donner à l’accord une certaine valeur stratégique.
Mais c’est précisément là que se trouve son principal paradoxe.
Peut-on construire une alliance destinée à contenir une menace tout en conservant, avec cette même puissance, des relations suffisamment étroites pour continuer à jouer le rôle de médiateur?
Le précédent de 2023: la Chine n’avait-elle pas déjà échoué?
La question de la crédibilité et de la durabilité de cet accord ramène inévitablement au 10 mars 2023, date de la signature à Pékin de l’accord de réconciliation entre l’Arabie saoudite et la République islamique d’Iran, sous l’égide de la Chine, avec notamment l’implication de l’Irak et du Sultanat d’Oman dans les efforts de médiation.
Cet accord avait notamment permis la réouverture des ambassades entre Riyad et Téhéran. Il constituait alors une avancée diplomatique majeure, semblant ouvrir une nouvelle phase de détente entre les deux puissances régionales.
Mais la poursuite des tensions militaires et les attaques iraniennes contre l’Arabie saoudite ont considérablement fragilisé la portée sécuritaire de cette réconciliation.
Cela pose une question fondamentale: si la Chine, principale puissance internationale ayant parrainé le rapprochement entre Riyad et Téhéran, n’a pas été en mesure de garantir que l’Arabie saoudite soit épargnée par les confrontations militaires, la Turquie et le Pakistan disposent-ils réellement d’un levier supérieur sur l’Iran?
Le paradoxe turco-pakistanais: médiateurs ou acteurs d’un nouvel affrontement?
La difficulté est encore plus grande pour Ankara et Islamabad.
Leur influence régionale repose précisément, en partie, comme indiqué précédemment, sur leur capacité à maintenir des canaux ouverts avec Téhéran. Leurs relations avec l’Iran constituent un avantage stratégique: elles leur permettent de jouer les intermédiaires, de dialoguer avec la République islamique et de contribuer aux négociations lorsque les tensions s’intensifient.
Or, si cette nouvelle alliance devait se transformer en véritable mécanisme de confrontation avec l’Iran, la Turquie et le Pakistan risqueraient de perdre une partie de cet avantage diplomatique.
Le véritable test: que se passerait-il si l’Iran frappait un autre pays du Golfe?
Une autre question, probablement encore plus sensible, concerne les engagements de l’Arabie saoudite envers ses partenaires du Conseil de coopération du Golfe.
L’accord signé à La Mecque précise qu’il n’annule pas les accords bilatéraux ou multilatéraux déjà conclus par les États signataires avec d’autres pays.
Cette disposition est essentielle.
L’Arabie saoudite joue en effet un rôle central au sein de l’architecture militaire du Conseil de coopération du Golfe. Le commandement militaire unifié du GCC, basé à Riyad, s’inscrit dans la continuité de la «Force du Bouclier de la péninsule», qui avait notamment été déployée à Bahreïn lors des troubles de 2011-2012.
Cette structure vise à assurer la défense collective des États membres contre une agression extérieure.
Dès lors, un scénario particulièrement délicat apparaît.
Si l’Arabie saoudite était épargnée par une attaque iranienne mais qu’un autre membre du GCC venait à être frappé, Riyad pourrait-il rester sans réagir? Et, dans l’hypothèse d’une intervention saoudienne, quelles en seraient les implications régionales et militaires, et jusqu’où la Turquie et le Pakistan seraient-ils tenus de s’impliquer au titre de l’accord de La Mecque — y compris dans des conséquences qu’ils n’auraient peut-être pas souhaité assumer.
Les détroits, un défi pour la nouvelle architecture sécuritaire
Un autre élément fragilise la portée de l’accord : le dossier du détroit d’Ormuz. La réouverture et la sécurisation de cette voie maritime stratégique restent largement tributaires des relations entre les États-Unis et la République islamique d’Iran. Cette vulnérabilité se retrouve également au sud de la péninsule Arabique, au niveau du détroit de Bab el-Mandeb, dont l’importance est d’autant plus grande que le conflit entre l’Arabie saoudite et les Houthis au Yémen connaît un regain de tension. Or, la capacité de l’Arabie saoudite, de la Turquie et du Pakistan à sécuriser directement ces deux passages maritimes reste limitée. En l’absence d’un véritable mécanisme de protection ou d’alternatives crédibles aux détroits, l’alliance demeure donc vulnérable face à une perturbation prolongée des routes commerciales.
Quel nouvel ordre régional pour le Moyen-Orient?
L’accord de La Mecque a également été présenté comme un élément susceptible de contribuer à rééquilibrer les rapports de force face aux autres axes régionaux, notamment celui qui semble progressivement se structurer autour d’Israël.
Cette dimension est particulièrement importante pour l’Arabie saoudite, dont la position concernant les accords d’Abraham demeure l’un des grands dossiers stratégiques du Moyen-Orient.
Les accords d’Abraham proposent une architecture régionale fondée sur la normalisation, l’intégration économique et la coopération sécuritaire, tout en ouvrant des alternatives stratégiques au détroit d’Ormuz grâce à de nouvelles routes commerciales et énergétiques vers la Méditerranée. Mais leur portée dépasse ces enjeux : ils visent également à favoriser une paix régionale capable de transformer durablement les rapports entre Israël et plusieurs États arabes, une dimension que le nouvel accord de La Mecque n’offre pas à ce stade.
Une garantie provisoire en attendant un nouvel ordre régional
En realité, l’accord de La Mecque apparaît davantage comme une garantie provisoire que comme une nouvelle architecture durable de sécurité régionale. Sa principale faiblesse réside dans le paradoxe auquel il expose la Turquie et le Pakistan.
Pour Riyad, l’accord constitue néanmoins un filet de sécurité supplémentaire dans une région où les garanties restent fragiles et où aucun équilibre définitif ne semble encore établi. Toutefois, tant que les enjeux régionaux majeurs ne trouveront pas de réponse durable, l’accord de La Mecque restera toutefois avant tout un arrangement de circonstance: une protection potentiellement utile à court terme, mais dépendante de l’émergence d’un véritable nouvel ordre régional.




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