En cinq ans, le patient travail diplomatique du gouvernement Taliban
Cinq ans après leur retour au pouvoir, les talibans cherchent à sortir de leur isolement diplomatique. Émissaires étrangers, projets d'infrastructures et contrats miniers se multiplient, alors que la Russie reste le seul pays à reconnaître officiellement leur gouvernement. ©Wakil Kohsar / AFP

Cinq ans après leur retour au pouvoir en Afghanistan, les autorités talibanes ont patiemment tissé des relations avec des pays étrangers, même si elles ne sont officiellement reconnues à ce jour que par la Russie.

Au-delà des hauts murs entourant le ministère des Affaires étrangères dans le centre de Kaboul, s'alignent agences de voyages, ambassades, et sur un grand panneau publicitaire pour une compagnie aérienne le slogan: «Nous sommes tous connectés».

Bien que peu d'Afghans puissent voyager à l'étranger - par manque d'argent ou faute de visa -, le gouvernement taliban «cherche à établir des relations avec tous les pays», a souligné son porte-parole Zabihullah Mujahid lors d'une conférence de presse fin juillet.

La stratégie adoptée ? Accueillir le maximum d'émissaires étrangers, en n'oubliant pas de largement publier les photos. Des envoyés de Chine, du Japon, de Turquie, d'Arabie saoudite ou de Grande-Bretagne et d'autres pays ont été reçus à Kaboul cette année.

«Les pays de la région et les États voisins ont une importance particulière, car nos économies et nos intérêts sont étroitement liés», a rappelé M. Mujahid.

En avril, les vice-ministres des Affaires étrangères d'Ouzbékistan et du Kirghizstan, ainsi que de hauts représentants du Turkménistan, du Tadjikistan et du Kazakhstan ont participé à une réunion à Kaboul. Certains de ces pays d'Asie centrale enclavés cherchent à développer des routes commerciales à travers l'Afghanistan pour atteindre ensuite des ports en Iran ou au Pakistan.

Pour Erica Gaston, qui faisait partie jusqu'en 2024 d'une équipe chargée par le Conseil de sécurité de l'ONU d'identifier des stratégies pour faire face aux défis en Afghanistan, les pays de la région «ont toujours été plus pragmatiques» dans leurs relations avec le gouvernement taliban.

Ils sont plus enclins à dire: «C'est la réalité de notre région et engager des relations est inévitable», poursuit celle qui dirige désormais le Programme pour la prévention des conflits et une paix durable au Centre de recherche politique de l'université des Nations unies.

Outre une coordination sécuritaire avec certains de ces pays, les autorités talibanes soutiennent de grands projets d'infrastructures transfrontaliers pour doper une économie fragilisée par le retour de millions de migrants afghans et des coupes dans l'aide internationale.

Elles ont aussi signé des contrats miniers avec des sociétés chinoises, kirghizes ou azéries, même si les investisseurs étrangers restent frileux.

Domaines «impénétrables» 

Le gouvernement taliban n'est reconnu que par la Russie - malgré les rumeurs, l'Iran n'a pas franchi ce pas - et l'Afghanistan privé d'accès au système bancaire international.

De hauts responsables talibans voyagent malgré tout à l'étranger, comme la délégation reçue à Bruxelles en juin pour des discussions avec une quinzaine de pays de l'Union européenne (UE) sur le renvoi d'Afghans dont la demande d'asile a été rejetée, au grand dam d'organisations de défense des droits humains.

«Ceux qui n'ont pas le droit de rester en Europe doivent être rapatriés», a déclaré à l'AFP un porte-parole de l'UE.

L'Allemagne, à l'avant-poste, a pour la première fois en juillet expulsé vers son pays d'origine un ressortissant afghan qui n'avait été condamné pour aucune infraction pénale, a confirmé son ministre de l'Intérieur Alexander Dobrindt.

Avec le temps, «de plus en plus de pays acceptent le fait que c'est une réalité» que les autorités talibanes gouvernent l'Afghanistan, «même si c'est une réalité qu'ils n'aiment pas», remarque Mme Gaston.

La plupart des pays se gardent toutefois d'approfondir davantage les relations tant qu'ils ne voient pas de changement, notamment sur l'interdiction - unique au monde - faite aux filles de poursuivre leurs études au-delà du primaire.

En 2025, la Cour pénale internationale a émis des mandats d'arrêt à l'encontre du chef suprême des talibans, Hibatullah Akhundzada, et du président de la Cour suprême, Abdul Hakim Haqqani, accusés de crime contre l'humanité pour persécution des femmes afghanes.

Ces dernières sont bannies de nombreux lieux publics. Elles n'ont pas le droit d'entrer sur les sites de l'ONU, même si elles travaillent pour l'organisation internationale. Restée présente en Afghanistan, l'ONU fournit entre autres de l'aide humanitaire aux populations ou suit la situation des droits humains.

Exercer une influence sur les autorités «dépend des questions abordées», relève une source onusienne à Kaboul sous couvert d'anonymat compte tenu de la sensibilité du sujet.

«Certains domaines sont quasi impénétrables, mais sur d'autres on est capable de faire des progrès», affirme cette source à l'AFP, ajoutant que dans certaines régions, les interactions avec les autorités dans la lutte contre le narcotrafic ou l'aide humanitaire sont bonnes.

La réalité politique «a changé» 

De nombreux pays ont tenté cette année de jouer les médiateurs quand l'Afghanistan et le Pakistan sont entrés en guerre ouverte: la Chine, le Qatar, l'Arabie saoudite, Oman, l'Iran, la Turquie, l'Ouzbékistan et la Malaisie, selon l'ONU.

L'ennemi suprême du Pakistan, l'Inde, a renforcé ses liens avec le gouvernement taliban, obtenant même une levée temporaire de sanctions pour que le ministre des Affaires étrangères afghan, Amir Khan Muttaqi, puisse venir en visite.

En juin, New Delhi a suggéré une réflexion sur les sanctions contre certains dirigeants talibans (interdiction de voyager, gel des avoirs, embargo sur les armes).

«La réalité politique en Afghanistan a changé au cours des cinq dernières années, et le régime de sanctions doit en tenir compte», a déclaré le représentant permanent indien aux Nations unies, Harish Parvathaneni.

Le diplomate n'a pas détaillé comment, mais la source onusienne interrogée par l'AFP souligne que l'engagement avec les autorités talibanes «est à l'ordre du jour».

«Tout le monde reconnaît que l'Afghanistan est contrôlé totalement par les autorités (talibanes) de facto, poursuit-elle, et il existe de multiples questions sur lesquelles le monde (...) doit parler avec elles.»

Par Rosie SCAMMELL/AFP

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