Avec une alimentation électrique désormais assurée 24 heures sur 24, le train semble enfin sur les rails. Le terminus se profile à l’horizon, mais le chemin reste encore long. Car le ministre de l’Énergie, Joe Saddi, doit composer avec un lourd héritage, auquel s’ajoutent les dégâts et les conséquences des conflits successifs impliquant le Hezbollah depuis 2023. Et ce n’est peut-être pas encore terminé.
La guerre, facteur aggravant des pertes d’EDL
EDL accuse une perte d’environ 410 millions de dollars, conséquence directe de l’envolée – près de 90% – du coût de production du kWh depuis le déclenchement du conflit autour du détroit d’Ormuz.
L’équation est implacable. Le budget 2026 avait été établi sur la base d’un prix de 690 dollars la tonne de gasoil, le combustible qui alimente les centrales encore opérationnelles du Liban. Or, son prix a culminé à 1.500 dollars, avant de redescendre à environ 1.300 dollars aujourd’hui.
Conséquence: le coût estimé de onze cargaisons de gasoil est passé de 246 à 461 millions de dollars entre le 1ᵉʳ mars et le 1ᵉʳ octobre 2026. Sans la guerre autour de l’Iran, la différence aurait suffi à financer sept cargaisons supplémentaires.
À cette facture s’ajoutent les défaillances dans le recouvrement des factures, notamment liées au déplacement des habitants de la banlieue sud de Beyrouth et du sud du Liban. Ces populations ont, en outre, été exemptées, par décision du Conseil des ministres, du paiement de leurs arriérés envers EDL au titre de 2024, creusant un trou financier estimé à 166 millions de dollars.
Dans le même temps, les liquidités et réserves disponibles d’EDL, qui s’élevaient à près de 140,64 millions de dollars au 28 février 2026, ont été fortement sollicitées pendant la guerre impliquant le Hezbollah et se sont progressivement amenuisées, rapprochant le réseau du point de rupture.
À ces contraintes s’ajoute un déficit structurel: EDL vend son électricité moins cher qu’elle ne la produit. Le coût de production du kWh atteint environ 26 cents, contre un tarif facturé aux abonnés de 19 à 20 cents, soit un déficit de 6 à 7 cents par kWh.
Saddi ne recule pas
Pour enrayer la dégradation des finances d’EDL, le ministre Joe Saddi a proposé une hausse du tarif du kWh. Proposition rejetée par le Conseil des ministres, qui a invoqué les «circonstances sociales exceptionnelles». Un refus d’autant plus frappant qu’une demande similaire, présentée par son prédécesseur à l’Énergie et à l’Eau, Walid Fayad, avait été approuvée sans bruit ni contestation.
Mais Saddi ne cède pas. Refusant que l’État reprenne une nouvelle fois à sa charge les déficits d’EDL, il a contraint le gouvernement de Nawaf Salam à accepter une autre issue : échelonner le règlement des arriérés des administrations et établissements publics et débloquer près de 50 millions de dollars par mois.
Cette enveloppe aurait justement permis de régler la facture du méthanier en attente depuis plusieurs jours au large des côtes libanaises.
Car l’État, à travers ses administrations et établissements publics, est le premier débiteur d’EDL. Au 31 décembre 2025, ceux-ci lui devaient plus de 268 millions de dollars. Depuis, la dette continue de gonfler d’environ 12 millions de dollars par mois, pour atteindre, selon les estimations du ministère, près de 328 millions de dollars au 30 mai 2026.
Le virage gazier est en marche
Un feu vert international, régional et local semble désormais avoir été donné pour amorcer le virage gazier de la production électrique au Liban.
D’ici quatre semaines, les conduites et installations du Gazoduc arabe (AGP) traversant le territoire libanais, notamment à Tripoli, devraient être remises en service. Des équipes égyptiennes de la société Technical Gas Services (TGS) sont présentes sur le site depuis deux semaines pour mener les travaux de réhabilitation. Elles sont chargées de réhabiliter près de 30 kilomètres de conduites de gaz de 24 pouces.
Une deuxième étape est prévue immédiatement après ces travaux: un test en conditions réelles, avec injection de gaz, permettra de vérifier le bon fonctionnement du réseau.
Après onze années de promesses restées sans suite, le virage gazier s’engage cette fois à un rythme étonnamment soutenu.
Les négociations entre le Liban, la Syrie et la Jordanie ont abouti à des accords qui seront transmis à EDL sous peu pour décision. Selon le schéma envisagé, du gaz naturel liquéfié (GNL), acheté sur les marchés internationaux, sera réceptionné et regazéifié par l’unité flottante (FSRU) d’Aqaba, avant d’être injecté dans le Gazoduc arabe (AGP).
Le gaz pourra ensuite être acheminé vers la Syrie et, via les ramifications de l’AGP traversant Tripoli, alimenter la centrale électrique de Deir Ammar.
Sa capacité de production devrait ainsi passer de 150 MW à près de 450 MW, voire 500 MW lorsque les conditions météorologiques seront favorables.
Le Liban pourrait ainsi disposer d’une nouvelle source d’approvisionnement en gaz, moins coûteuse que le gasoil, tout en réactivant une infrastructure stratégique laissée à l’arrêt pendant plus d’une décennie. Le véritable défi sera désormais de transformer cette accélération technique étonnamment soutenue en une solution durable aux déficits structurels d’EDL.




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