Le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent a affirmé mercredi qu'une inflation à 100 %, des files d'attente et des soldes militaires impayés pourraient poser les bases d'un soulèvement populaire en Iran. Le même jour, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a déclaré sur i24News que le régime de la République islamique se trouvait dans les «derniers stades de son existence», précisant que l'ensemble des systèmes israéliens œuvrait à le vaincre et à le renverser. Sauf que l'effondrement d'un régime est une science en elle-même sur laquelle nombre d'érudits issus de plusieurs disciplines différentes se sont penchés tout en apportant des éclairages intéressants.
La crise de l'État plutôt que la colère de la rue
Le point de départ le plus ancien reste celui de la sociologue Theda Skocpol, qui compare les révolutions française, russe et chinoise dans États et révolutions sociales, publié en 1979. Elle y écarte l'idée qu'un peuple renverserait son gouvernement par la seule force de sa colère : un effondrement survient quand l'État perd simultanément sa capacité fiscale et militaire, au moment où une partie de ses propres élites cesse de le soutenir.
La révolution est d'abord une crise d'en haut, achevée seulement ensuite par en bas. Cet ordre des opérations invite à se méfier d'un pronostic fondé sur la seule ampleur d'une mobilisation de rue.
La loyauté des piliers du régime
Cette thèse pose aussitôt une question : qui, précisément, doit lâcher le pouvoir pour qu'il tombe ? Les politologues Juan Linz et Alfred Stepan y répondent en 1996 avec la notion de loyauté des piliers du régime, à savoir l'armée, le clergé et la bureaucratie.
Tant que ces piliers restent soudés, un régime traverse n'importe quelle crise économique sans vaciller ; c'est leur fracture, non la pénurie de biens, qui ouvre la voie à la chute. Les deux auteurs insistent d'ailleurs sur un point souvent négligé : cette loyauté se renégocie en permanence entre le sommet et chacun de ces piliers, au fil des concessions matérielles que le pouvoir peut encore leur offrir.
Les coalitions dirigeantes et leurs failles propres
Encore faut-il préciser de quels piliers il s'agit, car ils diffèrent selon le type de régime. La politologue Barbara Geddes construit en 1999 une typologie des coalitions dirigeantes – régimes personnalistes, militaires, à parti unique – chacune ayant son mode de chute propre.
Un régime militaire tombe le plus souvent quand l'institution armée préserve sa cohésion propre plutôt que le dirigeant en place ; un régime à parti unique résiste tant que l'appareil du parti conserve des canaux internes de résolution des conflits. Un système hybride comme la République islamique, qui combine autorité cléricale, garde révolutionnaire et façade électorale, cumule ainsi plusieurs vulnérabilités distinctes plutôt qu'une seule. Une fracture au sein du clergé, une dissidence parmi les gardiens de la révolution ou une contestation ouverte de la légitimité électorale peuvent chacune, indépendamment des autres, fragiliser le pouvoir, ce qui rend ce type de régime plus difficile à évaluer qu'un système reposant sur un seul pilier.
La cascade des préférences dissimulées
Reste une question que ces cadres institutionnels laissent ouverte : pourquoi ces effondrements surprennent-ils presque toujours, même quand les fractures internes sont réelles depuis longtemps ? L'économiste Timur Kuran y répond dans deux articles publiés en 1989 et 1991, en partie à partir de la révolution iranienne de 1979.
Les individus dissimulent leur opposition réelle tant que le coût perçu de la dissidence reste élevé, ce qui crée l'illusion d'un soutien massif au régime. Le basculement survient en cascade, souvent en quelques semaines, dès qu'un premier groupe brise ce silence et abaisse le coût perçu pour les suivants. Conséquence méthodologique pour quiconque cherche à dater un effondrement à l'avance : le moment précis du basculement reste, par construction, imprévisible.
La cohésion de l'appareil coercitif
Cette cascade suppose toutefois une condition préalable : que les forces chargées de réprimer la contestation hésitent, elles aussi, à tirer. C'est la variable que place au centre la politologue Eva Bellin dans son article de 2004 sur la robustesse de l'autoritarisme au Moyen-Orient : la survie d'un régime dépend avant tout de la cohésion et de la volonté de répression de ses forces de sécurité, davantage que de la gravité de la crise économique.
Un appareil coercitif uni peut absorber un effondrement monétaire sans que la cascade de Kuran ne se déclenche jamais.
Le poids des soutiens extérieurs
Cette cohésion elle-même ne se joue pas en vase clos, ce qui manque souvent aux pronostics formulés depuis Washington ou Jérusalem. Les politologues Steven Levitsky et Lucan Way, dans leur ouvrage de 2010 sur l'autoritarisme compétitif, distinguent deux facteurs : le levier, soit le degré de dépendance d'un régime envers l'Occident, et le lien, soit la densité de ses liens économiques et diplomatiques avec lui.
Un régime peu lié à l'Occident, mais soutenu par des partenaires alternatifs comme la Russie ou la Chine, peut absorber une pression extérieure considérable sans jamais en subir de fracture interne visible.
La rente comme socle du contrat social
Il reste à expliquer pourquoi certains régimes retardent plus longtemps que d'autres cette épreuve de vérité, même privés de tout allié extérieur solide. L'ouvrage collectif L'État rentier, dirigé par Hazem Beblawi et Giacomo Luciani en 1987, puis les travaux du politologue Michael Ross sur le pétrole et la démocratie, apportent une réponse économique : un État qui tire l'essentiel de ses revenus de la rente pétrolière achète la paix sociale par la redistribution, sans rendre à ses citoyens en échange.
Couper cette rente, par des sanctions ou un blocus, revient à retirer d'un coup ce qui maintenait piliers et population dans une loyauté au moins apparente, rejoignant ainsi, par un autre chemin, le mécanisme du levier décrit par Levitsky et Way.
Le doute sur l'efficacité des sanctions
C'est sur ce dernier point que la stratégie de Scott Bessent rencontre son objection la plus sérieuse. Dans leur somme de référence Economic Sanctions Reconsidered, l'économiste Gary Hufbauer et ses coauteurs restent plus prudents que le discours politique actuel : leurs études de cas montrent des sanctions efficaces pour affaiblir un appareil d'État sur la durée, beaucoup moins pour provoquer seules, dans un délai court, l'effondrement recherché.
Leur travail rejoint l'avertissement de Levitsky et Way. Sans allié de repli capable d'amortir le choc, une campagne de pression peut affaiblir durablement un régime sans jamais atteindre le seuil de bascule que décrit Kuran.
Pris ensemble, ces travaux dessinent une grille à sept variables : capacité fiscale et militaire de l'État, cohésion des piliers du régime, fractures dans la coalition dirigeante, seuil de bascule des préférences populaires, loyauté de l'appareil coercitif, dépendance à la rente, et degré d'isolement face aux puissances extérieures. Mais cette grille peut-elle être appliquée à l’Iran?




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