Revoilà donc des sanctions. « Vous allez voir ce que vous allez voir », pense-t-on. Sauf que l’histoire contemporaine a montré que cela n’a jamais ébranlé une dictature digne du régime iranien. Pourquoi ? C’est très simple : les sanctions touchent le peuple, pas les dirigeants. Compliqué à comprendre dans une démocratie.
La première chose qui vient à l’esprit, ce sont les sanctions prises à l’encontre de l’Irak de Saddam Hussein. Un peuple à genoux. Et Saddam ? Il n’a jamais manqué de cigares. Faisons les comptes.
Le 6 août 1990, la résolution 661 est votée. embargo total sur l’Irak. Il durera treize ans, jusqu’à la chute du régime en 2003. Treize ans de privations pour la population, treize ans pendant lesquels Saddam Hussein et son entourage ont maintenu leur style de vie somptueux, construisant entre 80 et 100 résidences de luxe. Un peuple exsangue, un tyran toujours au pouvoir. Il n’a pas fallu des sanctions pour faire tomber Saddam Hussein. Il a fallu une guerre.
Et si Bagdad ne vous suffit pas, prenez La Havane. Cela fait maintenant plus de soixante ans, depuis 1962, que Cuba vit sous embargo. Le plus long de l’époque contemporaine. Des générations de Cubains nées sous le blocus. Un coût estimé à plus de 116 milliards de dollars pour l’économie de l’île. Et le régime ? Il n’est pas tombé. Fidel Castro est mort tranquillement dans son lit, en 2016, après cinquante-sept ans au pouvoir. Son frère Raúl lui a succédé, puis a passé la main à un dauphin désigné par le parti. Soixante ans d’asphyxie économique, zéro effondrement du système. La nomenklatura, elle, n’a jamais manqué de rien : devises fortes, magasins réservés et hôtels de luxe interdits au commun des Cubains. On pourrait faire le même constat avec la Corée du Nord, isolée et sanctionnée depuis des décennies, où les Kim, de grand-père à petit-fils, n’ont jamais eu à rogner sur leurs banquets pendant que le pays affrontait la famine. Le schéma ne varie jamais.
Et puisqu’on parle de dictateurs qui dînent bien pendant que leur peuple meurt, parlons de Bachar el-Assad. Cinquante-quatre ans de dynastie familiale, treize ans de guerre civile et plus d’une décennie de sanctions parmi les plus dures jamais imposées à un régime, le fameux Caesar Act. Résultat : près de 85 % des Syriens sous le seuil de pauvreté selon l’ONU, un pays exsangue et Assad qui continuait de faire pleuvoir des barils explosifs et des armes chimiques sur son propre peuple, dans la Ghouta, à Douma… sans que les sanctions ne l’inquiètent jamais vraiment. Pendant ce temps, sa fortune personnelle était estimée par le département d’État américain entre 1 et 2 milliards de dollars, certaines estimations grimpant jusqu’à 12 ou 16 milliards en comptant les avoirs dissimulés. Rien qu’entre 2018 et 2019, 21 vols ont transporté vers la Russie près de 250 millions de dollars en liquide, deux tonnes de billets. Et quand le régime s’est finalement écroulé, en décembre 2024, ce ne sont pas les sanctions qui l’ont fait tomber. C’est une offensive militaire de treize jours. Assad est parti tranquillement, dans un avion russe, direction Moscou, où lui et sa famille occupent depuis une vingtaine d’appartements de luxe dans une tour du quartier d’affaires de Moskva City. Il n’a jamais été inquiété. Il aura fallu attendre la chute du régime pour que la Syrie retrouve sa place dans le système financier mondial. Le nouveau président, Ahmed al-Chareh, s’est fait filmer cet été en train de payer un café par carte Visa à Damas, un geste banal partout ailleurs, mais impossible dans le pays depuis plus de quinze ans. La preuve, presque comique, que ce ne sont pas les sanctions qui ont vaincu la dictature. C’est sa chute militaire qui a permis de lever les sanctions.
Et si l’on compte sur les Iraniens pour se soulever parce qu’ils ont faim, c’est un mauvais calcul, et pour une raison simple : ils l’ont déjà fait, et pas qu’une fois. Et personne n’est jamais venu pour les aider. En décembre 2025, l’Iran a connu le soulèvement le plus massif de son histoire récente, d’abord contre la vie chère, puis frontalement contre Khamenei et sa clique. La réponse du régime a été un bain de sang, notamment les 8 et 9 janvier 2026. Une estimation des services de renseignement des Gardiens de la révolution, qui a fuité, avançait plus de 36 500 tués, et le magazine Time, citant des hauts fonctionnaires du ministère iranien de la Santé, évoquait 36 000 morts pour ces seules deux journées. Bien sûr le monde s’en est ému, a regardé puis est passé à autre chose.
Pendant ce temps, cette caste de 5 à 10 % de fidèles absolus du régime, mollahs, familles de pasdarans, cadres du Bassidj, ne manque de rien. L’argent détourné, celui du pétrole, des sanctions contournées, des fondations religieuses qui échappent à tout contrôle, sert à garnir leurs tables pendant que le rial s’effondre pour le commun des mortels. Exactement le même mécanisme qu’à Bagdad, La Havane, Pyongyang et Damas. Les sanctions redistribuent la pénurie vers le bas, jamais vers le sommet.
La seule solution pour faire tomber ce type de régime, ce n’est ni l’asphyxie économique ni le soulèvement populaire seuls! C’est le coup d’État, ou la défaite militaire. Irak, Syrie, dans les deux cas, il a fallu une force armée pour finir le travail que des années de sanctions n’avaient jamais accompli. Pour l’Iran, cela suppose une fracture au sommet, dans l’appareil sécuritaire lui-même, cette même armée des Gardiens de la révolution qui, en janvier, a laissé fuiter ses propres chiffres, comme un aveu, un avertissement. Reçu cinq sur cinq par la population.




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