Le concours du mois s’intitule cette année: «Qui a payé le plus?» Les factures des générateurs du mois d’août circulent sur les réseaux sociaux comme s’il s’agissait des résultats du baccalauréat. Dans la presse, on évoque des abonnements à cinq ampères facturés 150 ou 200 dollars à Beyrouth. D’autres témoignages – invérifiables mais éloquents – parlent de factures ayant frôlé les 700 ou 800 dollars.
Faisons les comptes, chiffres officiels à l’appui. Le tarif d’août s’élevait à 48 241 livres par kilowattheure en zone urbaine, soit environ 54 centimes, en hausse de 18 % par rapport à juillet et de 59 % sur un an. Une famille modeste, cinq ampères et 200 kilowattheures, paie ainsi 112 dollars: plus d’un tiers du salaire minimum (28 millions de livres) et près de 40 % de la solde d’un militaire. Et cela, avant même la facture d’Électricité du Liban.
Grosso modo, ceux qui ont reçu une facture de 150 ou 200 dollars ont consacré au générateur la moitié, voire les deux tiers de leur revenu.
Déjà en 2023, Human Rights Watch relevait que les générateurs absorbaient en moyenne 44 % des revenus des ménages. Rien n’a changé depuis… si ce n’est pour le pire.
Soyons équitables: le tarif n’est pas fixé au gré du ministre, mais par un mécanisme automatique adopté en 2010 et indexé sur le prix du mazout. Or celui-ci a bondi de 90 % depuis janvier, la guerre ayant fermé le détroit d’Ormuz et propulsé les cours du fioul.
Or, Électricité du Liban avait bâti son budget sur un prix de 680 dollars la tonne; il a frôlé les 1 500. Résultat: deux à quatre heures d’électricité par jour, le reste comblé par les générateurs.
Le gouvernement, qui a enfin nommé l’Autorité de régulation après 23 ans d’attente et adopté en juillet une feuille de route, hérite d’un brasier ancien. Le problème n’est pas celui des gestionnaires actuels, mais celui d’un pays qui n’a jamais su bâtir une électricité publique digne de ce nom, dans un contexte de guerre qui a aggravé une plaie chronique.
La colère, en revanche, vise les propriétaires de générateurs qui bafouent le tarif officiel. Dans la Békaa, certains ont facturé entre 1,2 et 1,4 dollar le kilowattheure, soit plus du double du tarif officiel.
À Mina (Tripoli), un générateur a été stoppé net parce qu’il ne comptait que 12 compteurs pour 500 abonnés; autrement dit, un compteur pour quarante familles.
Preuve que l’État peut agir lorsqu’il le veut: 321 procès-verbaux ont été dressés depuis janvier.
Dès que les services de sécurité de l’État ont convoqué certains de ces propriétaires, plusieurs ont remboursé de l’argent à leurs abonnés et abaissé leur tarif d’environ 1,8 dollar à quelque 80 centimes.
Vendredi, le Premier ministre a généralisé à l’ensemble du Liban le modèle appliqué à Tripoli: contrôle, transmission au parquet, saisie, puis exploitation par la municipalité afin d’éviter que les habitants ne se retrouvent dans le noir.
La feuille de route est on ne peut plus claire: un compteur obligatoire par abonné, une facturation exclusivement au compteur, des saisies immédiates, et le 1739 pour déposer une plainte.
Il faut rendre à César ce qui appartient à César. L’État doit réassumer son rôle: chaque kilowattheure fourni par Électricité du Liban, à un coût de 10 à 27 centimes, élimine un kilowattheure du générateur à 54 centimes. Il faut donc financer le fioul et contraindre les institutions publiques à régler leurs arriérés – 270 millions de dollars – au lieu de se défiler.
Il faut également promulguer les décrets d’application de la loi sur l’énergie distribuée, afin que les voisins puissent se vendre leur surplus d’énergie solaire. L’appel d’offres portant sur 350 mégawatts d’énergie solaire doit aboutir fin septembre sans être torpillé, et le Liban doit intégrer les groupes électrogènes de quartier dans des concessions réglementées, à l’image d’Électricité de Zahlé.
Même le Kurdistan irakien a mis à l’arrêt, depuis l’an dernier, 1.260 groupes électrogènes privés dans le cadre d’un seul programme et promet d’éteindre les autres.
Ce n’est donc pas une question de technologie.
Le générateur est entré dans nos foyers pendant la guerre, supposément comme une solution provisoire, en attendant le retour de l’électricité publique. Quarante ans plus tard, le provisoire s’est installé, et nous lui payons chaque mois l’équivalent d’un tiers de nos salaires.
La différence, cette fois, c’est que la feuille de route existe, que l’État dispose des outils et que les contrevenants commencent à restituer l’argent.
Il ne reste qu’une seule chose à faire: empêcher le provisoire de durer, et plus encore, de se substituer à l’État.



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