Les partis politiques israéliens bouclent le dépôt de leurs listes définitives auprès de la Commission électorale centrale. Ce scrutin de la 26ᵉ Knesset, fixé au 27 octobre, n'existerait probablement pas sans la crise de la conscription des haredim, ces juifs ultraorthodoxes exemptés de service militaire depuis la création de l'État. Ces derniers ont retiré leur soutien à la coalition Netanyahou après l'échec du projet de loi sur leur exemption militaire, provoquant la chute du gouvernement. C'est en effet le refus des partis ultra-orthodoxes de cautionner un projet de loi sur l'enrôlement qui a précipité la dissolution du Parlement.
Soixante ans après sa naissance, ce dossier reste l'un des plus explosifs de la vie politique israélienne, et aucun gouvernement, de David Ben Gourion à Benjamin Netanyahou, n'est parvenu à s'en débarrasser durablement.
Une promesse de David Ben Gourion pensée comme provisoire
Tout remonte à une lettre. Le 19 juin 1947, avant même la proclamation de l'État, David Ben Gourion, alors président de l'exécutif de l'Agence juive, écrit au mouvement ultra-orthodoxe Agoudat Israël pour lui garantir le respect du sabbat, la cacherout ou le respect des lois alimentaires juives dans les institutions publiques, l'autorité des tribunaux rabbiniques sur le mariage et le divorce, ainsi que l'autonomie de l'enseignement religieux. C'est ce qu'on appellera plus tard le statu quo.
Un an plus tard, comme l'a retracé le Jerusalem Post à partir des archives du Conseil d'État provisoire, Ben Gourion exempte du service militaire quatre cents étudiants de yeshiva, école où des étudiants se consacrent à l'étude des textes religieux juifs, jugeant que cette poignée d'érudits, rescapés de la destruction des grands centres talmudiques d'Europe, ne représentait aucun risque pour la jeune armée israélienne.
Le Premier ministre pensait alors que cette communauté marginale finirait par s'éteindre d'elle-même. L'histoire lui donnera tort.
Menachem Begin ouvre les vannes
Le tournant survient en 1977. L'arrivée au pouvoir de Menachem Begin met fin à trois décennies d'hégémonie travailliste et bouleverse les équilibres. Le quota annuel d'exemptions, resté à 800 entre 1968 et 1977, est purement et simplement supprimé sous le nouveau gouvernement Likoud, ouvrant la voie à une exemption sans limite numérique.
Begin intègre Agoudat Israël à sa coalition, un parti resté à l'écart du pouvoir depuis 1952 après son départ en signe de protestation contre l'enrôlement des femmes. En échange de son soutien, la formation ultra-orthodoxe obtient la présidence de la commission des Finances de la Knesset, un levier budgétaire considérable. Le nombre de yeshivot financées par l'État explose, tout comme celui des exemptés, qui atteindra seize mille dès 1985.
De la Cour suprême à la guerre de Gaza, l'exemption sous pression
À partir des années 1990, la justice s'en mêle. En 1998, la Cour suprême juge que l'arrangement dit du Torato Umanuto, le principe selon lequel l'étude à plein temps de la Torah en yeshiva vaut une exemption de service militaire, n'a jamais reposé sur une base légale solide et exige une loi votée par la Knesset. S'ensuivent la commission Tal, chargée en 1999 de proposer un cadre légal de substitution, puis la loi du même nom votée en 2002, qui organise un système de report du service militaire pour les étudiants de yeshiva. Reconduite en 2007, cette loi est à son tour invalidée par la Cour suprême en 2012.
Mais c'est l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023 qui rebat entièrement les cartes. Alors que l'armée mobilise massivement ses réservistes et que les pertes s'accumulent, l'exemption d'une communauté qui pèse déjà 13,6% de la population devient insupportable pour une majorité des Israéliens. Un sondage de 2024 de l’Israel Democracy Institute indiquait que 70% des Israéliens souhaitaient la suppression de ce privilège. Le 25 juin 2024, la Cour suprême tranche à l'unanimité contre la poursuite des exemptions, rendant environ 70.000 hommes ultra-orthodoxes théoriquement mobilisables.
Un gouvernement pris en étau jusqu'à l'explosion électorale
Depuis, Benjamin Netanyahou navigue entre l'arrêt de la Cour et la survie de sa coalition, dépendante des voix du Shass et du Judaïsme unifié de la Torah.
En janvier 2026, la procureure générale Gali Baharav-Miara accuse le gouvernement de fuir purement et simplement l'application de la loi. Gilad Malach, spécialiste du dossier à l'Institut israélien pour la démocratie, résumait déjà en 2025 auprès du même média que cette crise constituait l'une des principales menaces pesant sur l'exécutif.
Un compromis assorti de sanctions graduelles avait un temps permis de gagner du temps, mais les partis ultra-orthodoxes ont fini par rejeter le texte final en mai 2026, précipitant la dissolution votée le 17 juillet, la première Knesset à achever son mandat complet depuis 1988.
Une équation démographique insoluble
Si la patate chaude n'a cessé de changer de mains depuis Ben Gourion, c'est parce que le rapport de force ne cesse de s'inverser. La croissance démographique des haredim, environ 4 % par an, devrait porter leur part dans la population à 16% d'ici 2030, selon l’Israel Democracy Institute.
Plus nombreux, mieux organisés politiquement depuis Begin, ils sont devenus des faiseurs de rois dont aucun premier ministre ne peut durablement se passer, ni durablement satisfaire une opinion publique laïque de moins en moins disposée à financer une exemption jugée de plus en plus illégitime.

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