Au Sud-Liban, la guerre a laissé une trace jusque dans les sismographes. Le 10 septembre, l’explosion d’Ali al-Taher a généré des ondes enregistrées par toutes les stations du Centre national de géophysique, d’une énergie comparable à celle d’une secousse de magnitude 4,2. Aucun séisme tectonique n’a pourtant été détecté. Dans un pays traversé par plusieurs failles actives, l’épisode soulève une question: une explosion d’une telle puissance peut-elle seulement faire vibrer le sol ou, dans certaines circonstances, précipiter la rupture d’une faille déjà sous tension?
À 21h08, le 10 septembre, toutes les stations du Centre national de géophysique enregistrent un signal provenant du Sud-Liban.
Il est suffisamment puissant pour être comparé à celui d’une secousse de magnitude 4,2.
La terre a donc bien tremblé. Mais ce n’était pas un tremblement de terre.
Le signal a été attribué à l’explosion d’Ali al-Taher et non à une rupture de faille. Une magnitude renseigne sur l’importance d’un signal sismique; elle n’en indique pas, à elle seule, la cause.
Une explosion, une rupture de faille, un effondrement souterrain ou certaines activités humaines peuvent ainsi mettre les roches en mouvement et générer des ondes détectables à distance.
Un signal sismique, pas un séisme
Lorsqu’une explosion se produit au contact du sol ou sous celui-ci, toute son énergie ne se dissipe pas dans l’air. Une partie passe dans les roches et s’y propage sous forme d’ondes sismiques.
Le sismographe enregistre ce mouvement. Aux spécialistes, ensuite, d’en déterminer l’origine.
Dans le cas d’Ali al-Taher, le Centre national de géophysique a attribué les ondes à l’explosion. Les données rendues publiques ne montrent pas qu’un séisme tectonique distinct se soit produit au même moment.
L’opération israélienne visait, selon l’armée israélienne, un complexe souterrain d’environ deux kilomètres. L’ampleur de l’explosion permet de comprendre pourquoi son signal a été détecté par l’ensemble du réseau sismologique libanais.
Ce que les sismologues lisent dans le signal
Pour quelqu’un qui sent son immeuble vibrer, impossible ou presque de savoir s’il s’agit d’une explosion ou d’un séisme.
Les sismologues disposent, eux, de plusieurs indices.
Un séisme naturel résulte du déplacement brutal de masses rocheuses le long d’une faille. Sa source se situe souvent à plusieurs kilomètres de profondeur et la rupture peut concerner une zone étendue.
Une explosion concentre son énergie dans un espace beaucoup plus réduit, généralement plus proche de la surface.
Les spécialistes examinent notamment la fréquence et la durée du signal, la profondeur de la source, l’ordre d’arrivée des ondes dans les différentes stations ainsi que le rapport entre les ondes de compression et les ondes de cisaillement. Les explosions tendent à produire une signature davantage dominée par les premières.
Un signal «équivalent à une magnitude 4,2» ne signifie donc pas qu’un séisme de magnitude 4,2 a eu lieu.
Un pays traversé par des failles actives
Au Liban, la question prend une résonance particulière.
Le pays se trouve dans la grande zone de déformation du Levant, dans le prolongement du système de failles de la mer Morte, à la rencontre des mouvements de la plaque arabique et du bloc du Sinaï, rattaché à la plaque africaine.
Au Liban, cette limite tectonique forme un système particulièrement complexe.
La faille de Yammouné en est l’une des structures principales. Elle traverse le pays du sud vers le nord et absorbe une partie du déplacement régional. La faille de Roum concerne notamment le Sud et le Chouf. À l’est, les systèmes de Serghaya et de Rachaya complètent l’ensemble.
Le risque sismique existe donc au Liban indépendamment des opérations militaires.
Mais celles-ci peuvent-elles, à leur tour, agir sur une faille?
Une explosion peut-elle «réveiller» une faille?
Des activités humaines peuvent provoquer des séismes. Le phénomène, appelé sismicité induite, est notamment documenté autour de certaines exploitations minières, injections de fluides en profondeur, installations géothermiques ou grands réservoirs d’eau.
Dans ces situations, la pression ou les contraintes dans les roches évoluent parfois pendant des semaines, des mois ou des années. Une faille déjà proche de son seuil de rupture peut alors finir par glisser.
Une explosion obéit à une autre mécanique: la perturbation est violente, mais très brève.
Même des explosions souterraines extrêmement puissantes, comme celles d’essais nucléaires, n’ont que rarement provoqué des séismes tectoniques significatifs. Lorsque des secousses secondaires sont observées, elles restent généralement plus faibles que l’explosion initiale et proches de la zone concernée.
Peut-on pour autant exclure toute interaction? Pas totalement.
Une faille accumule ses contraintes pendant des décennies, voire des siècles. Si elle se trouve déjà à la limite de la rupture, une perturbation extérieure pourrait, en théorie, en avancer légèrement le déclenchement.
Cela ne signifie pas qu’une explosion puisse créer de toutes pièces un grand séisme.
À Ali al-Taher, aucune donnée rendue publique ne montre, à ce stade, qu’une rupture tectonique distincte ait été déclenchée.
Le précédent du Chqif
Ce n’est pas la première fois qu’un dynamitage de grande ampleur se retrouve sur les écrans des sismologues libanais.
Fin juillet, une explosion dans la région du Chqif avait déjà produit des ondes enregistrées par le réseau national, comparables à une secousse de magnitude 3,8.
Le Centre national de géophysique avait alors précisé qu’aucun tremblement de terre naturel n’avait suivi.
À Ali al-Taher, le phénomène s’est reproduit avec un signal plus important: 4,2 contre 3,8 au Chqif.
Les deux épisodes montrent donc la même chose: une explosion suffisamment puissante peut produire un signal relevant pleinement de la sismologie sans qu’une faille ait rompu.
Faire trembler la terre sans faire bouger une faille
La terre a bien tremblé au Sud-Liban, et les habitants qui ont senti leurs bâtiments vibrer ne se sont pas trompés.
Mais le mouvement enregistré avait une origine artificielle.
Une explosion peut ainsi ressembler, pendant quelques secondes, à un séisme. Le risque tectonique du Liban relève d’une autre mécanique et d’une autre échelle de temps.
Les failles accumulent leurs contraintes lentement, pendant des années, des décennies ou des siècles. Leur surveillance se poursuit indépendamment des explosions et de la guerre.
Ali al-Taher n’a donc pas révélé, à ce stade, un séisme déclenché par le dynamitage. Il a surtout rappelé une distinction essentielle: faire trembler la terre n’est pas forcément faire bouger une faille.