Dans le vocabulaire politique et médiatique du Hezbollah, le mot «défaite» semble difficile à employer. Une position peut tomber, des combattants peuvent être tués et la structure militaire subir un coup sévère, mais le récit présenté au public s’articule souvent autour d’autres termes: résistance, sacrifice, épopée, héroïsme ou victoire d’un autre genre.

Il ne s’agit pas simplement d’une question de vocabulaire. Pour la formation pro-iranienne, la bataille ne se joue pas uniquement sur le terrain, mais aussi dans la manière de donner un sens à ce qui s’est passé. En parvenant à imposer sa lecture des événements à son public, le Hezbollah peut atténuer l’impact politique et psychologique de la défaite et déplacer la question de «Qu’avons-nous perdu? » à «Comment avons-nous tenu bon?».

La bataille des hauteurs d’Ali el-Taher constitue un exemple récent de ce mécanisme.

Dans les premières phases de l’affrontement, le discours du Hezbollah mettait l’accent sur la résistance autour de ce site et sur la volonté d’empêcher les forces israéliennes de s’en emparer. En juin, la salle d’opérations du Hezbollah avait même évoqué des combats qui prendraient la forme de «grandes épopées de Karbala», faisant ainsi appel à une symbolique religieuse qui dépasse la seule dimension militaire. À mesure que la bataille évoluait, le Hezbollah a, pendant un certain temps, continué à nier la présence de forces israéliennes sur les hauteurs.

Après l’annonce faite par Israël, le 3 septembre, de son «contrôle opérationnel» de la zone, les discours relayés par les milieux proches du Hezbollah ont progressivement insisté sur le fait que, malgré son importance, ce site n’était ni au cœur de la guerre ni déterminant pour le sort du Hezbollah.

On voit ici à l’œuvre l’un des principaux mécanismes de construction du récit : modifier les critères de la victoire à mesure que la réalité évolue.

Au départ, la victoire consiste à empêcher l’adversaire d’atteindre son objectif. S’il y parvient, elle se mesure alors au temps gagné avant son arrivée. Et si la position finit par être perdue, l’accent se déplace vers l’ampleur de la résistance qui a précédé sa perte, ou encore vers la capacité du groupe à poursuivre le combat.

Il devient ainsi difficile d’arriver à un moment où le public puisse simplement dire: «Le Hezbollah a perdu cette bataille.»

Le combattant tué devient un symbole

Le même mécanisme se retrouve dans la manière dont sont présentés les combattants tués. Le discours de mobilisation ne les présente pas simplement comme des individus ayant pris part à un affrontement militaire qui s’est soldé par leur mort. Ils sont rapidement érigés en symboles: «martyrs», «héros», figures d’un sacrifice exceptionnel, inscrites dans une trajectoire historique et religieuse qui les dépasse.

Des études antérieures ont analysé la manière dont les médias du Hezbollah ont recours aux récits de «martyr» et à des récits à forte dimension religieuse et émotionnelle pour ancrer l’image du combattant et du sacrifice auprès des sympathisants du Hezbollah.

Cette représentation ne sert pas uniquement à honorer les morts. Elle contribue également à préserver le sens même du sacrifice.

Pour toute organisation qui perd des combattants, la question la plus difficile n’est pas seulement de savoir combien ont été tués. C’est aussi celle que peuvent se poser leurs familles et ceux qui les soutiennent: pourquoi sont-ils morts et qu’a-t-on obtenu en retour?

Le récit héroïque apporte une réponse toute trouvée: leur vie n’a pas été sacrifiée pour essuyer une défaite militaire, mais pour prendre part à une épopée qui les dépasse. Le débat quitte ainsi le terrain de l’évaluation des décisions militaires et politiques pour se concentrer sur la glorification du sacrifice.

La «victoire» qui survit à la défaite

Ce phénomène n’est pas nouveau dans le discours du Hezbollah.

Après la guerre de juillet 2006, le Hezbollah a placé l’expression «victoire divine» au cœur de son récit de la guerre, en mettant notamment en avant sa survie, sa capacité à poursuivre les tirs de roquettes et l’échec d’Israël à l’éliminer. À l’inverse, des études critiques ont vu dans cette campagne une tentative d’imposer un récit de victoire et de minimiser l’importance des gains militaires israéliens.

Un schéma similaire s’est reproduit après le cessez-le-feu de novembre 2024. Le discours du Hezbollah a alors insisté sur le fait que la «résistance» avait survécu et se poursuivait, présentant cette continuité comme une preuve de victoire, selon une analyse de ses campagnes médiatiques durant cette période.

Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont la définition de la «victoire» peut évoluer.

Selon les circonstances, la victoire peut signifier libérer un territoire, empêcher l’ennemi d’atteindre tous ses objectifs ou simplement survivre à la guerre. Dans ces conditions, il devient presque impossible de mesurer ce que recouvre réellement le terme. La réalité sur le terrain évolue, mais une nouvelle définition de la «victoire» peut toujours être avancée.

Karbala au service du récit politique

Dans le cas d’Ali el-Taher, la référence à Karbala donne au récit une dimension particulièrement forte.

Dans le récit religieux mobilisé par le Hezbollah, Karbala ne renvoie pas à une victoire militaire au sens classique, mais à une histoire de sacrifice et de résistance morale et religieuse, malgré l’issue militaire que l’on connaît. Lorsque cette symbolique est mobilisée pour raconter une bataille contemporaine, le regard porté sur son issue s’en trouve modifié: la question n’est plus nécessairement de savoir qui a conservé le contrôle du terrain, mais qui s’est sacrifié et qui a tenu bon.

Ce procédé est particulièrement efficace dans un discours de mobilisation, puisqu’il permet de transformer une défaite militaire en récit héroïque.

Le combattant peut ainsi être présenté comme victorieux s’il survit, mais aussi devenir un symbole s’il est tué. De même, une position peut être présentée comme une preuve de force tant qu’elle reste sous contrôle, puis comme une preuve de sacrifice lorsqu’elle est finalement perdue après les combats.

Honorer les morts n’est pas en cause

Il est normal que les groupes et les États rendent hommage à leurs combattants et à leurs morts. Le Hezbollah ne fait pas exception. De même, les récits militaires des deux camps doivent toujours être vérifiés. Il ne s’agit pas pour autant de prendre systématiquement le récit du Hezbollah pour argent comptant, ni de lui substituer celui de l’armée israélienne, qui mène elle aussi une bataille médiatique et a tout intérêt à mettre en avant ses propres exploits.

Le problème commence lorsque le récit finit par prendre le dessus sur les faits.

Lorsque tout peut être présenté comme une victoire, quelle que soit l’issue, le public perd un moyen essentiel de demander des comptes. La question n’est alors plus de savoir si l’objectif fixé au début de la guerre ou de la bataille a été atteint. Elle devient: les combattants ont-ils fait preuve de courage? Ont-ils consenti des sacrifices? Le groupe a-t-il perduré?

Ce sont là des questions tout à fait différentes.

Des combattants peuvent faire preuve d’un courage exceptionnel et perdre une bataille. Un groupe peut tenir bon tout en perdant du terrain ou une partie de ses capacités militaires. On peut rendre hommage aux morts sans pour autant présenter comme une victoire l’issue de la bataille au cours de laquelle ils ont été tués.

La bataille pour la mémoire

C’est pourquoi le discours qui se construit après les batailles ne sert pas seulement à expliquer le présent. Il contribue aussi à façonner la mémoire de demain.

Les images, les chants, les discours et les récits d’«épopées» transforment des événements militaires complexes en une histoire facile à retenir: des héros ont affronté un ennemi plus puissant, se sont sacrifiés, ont tenu bon et, à ce titre, ont remporté une forme de victoire.

À mesure que cette histoire se répète, les questions les plus gênantes peuvent finir par passer au second plan: qui a pris la décision? Quel était l’objectif? Qu’a-t-on obtenu? Qu’a-t-on perdu? Et le coût était-il proportionné au résultat?

C’est là que réside la véritable force du récit de la «victoire permanente». Il ne change pas ce qui s’est passé sur le terrain, mais il peut modifier la manière dont le public comprend ce qui s’est passé.

Dans le cas du Hezbollah, cette capacité semble constituer un élément important de sa bataille politique et médiatique: lorsqu’il n’est plus possible d’empêcher la défaite, la bataille suivante consiste à empêcher le public de l’appeler une défaite.