La crainte de certains Libanais de se voir privés de ce qu’ils considèrent comme l’unique source de revenus nationaux les rend totalement réfractaires à la normalisation, voire à la paix avec Israël. Selon ces analystes et responsables politiques, le Liban ne survivrait que grâce à la manne envoyée par sa diaspora établie dans les pays arabes du Golfe.
Le marché arabe
Les chances des Libanais de pouvoir recouvrer la sécurité et la prospérité doivent ainsi, selon eux, demeurer tributaires de la politique des monarchies arabes qui accueillent généreusement les familles libanaises et les jeunes travailleurs. Selon cette logique, le Liban ne saurait jamais devenir un pays créateur d’emplois et demeurerait voué à l’émigration jusqu’à l’épuisement de sa démographie. La paix avec le seul État juif signifierait, selon eux, la perte du marché des vingt-deux pays arabes.
En mettant de côté cette inexactitude, sachant que plusieurs de ces pays pratiquent déjà la normalisation avec l’État hébreu sous différentes formes, plus ou moins déclarées, il conviendrait de considérer de plus près le marché actuel du travail.
Celui-ci ne consiste plus, comme dans les années 1960, en une exportation de fruits et légumes, de livres et de presse écrite, ou d’ingénieurs fraîchement diplômés. La production et les exportations actuelles sont devenues numériques et planétaires. Et il se trouve que l’un des centres névralgiques de cette nouvelle réalité se situe au cœur du Levant, plus précisément à Tel-Aviv.
Le produit intérieur brut
Israël est un petit pays de dix millions d’habitants, d’une superficie de 22 000 kilomètres carrés, à peine visible sur la carte du monde arabe qui s’étend du Golfe à l’Atlantique. Mais, c’est précisément là que les commentateurs et les responsables politiques libanais font fausse route. Car le poids d’un pays ne se limite ni à sa superficie ni à sa démographie.
L’analyse du produit intérieur brut par habitant en termes nominaux rend l’image beaucoup plus nette et réaliste. Le PIB par habitant en Israël dépasse de loin celui des pays arabes les plus riches. Il est de 69 804 dollars, contre 37 811 dollars pour l’immense Arabie saoudite, 55 000 dollars pour les Émirats arabes unis, 33 000 dollars pour le Koweït et 29 000 dollars pour Bahreïn. Seul le Qatar se rapproche du niveau israélien, avec un PIB par habitant de 68 138 dollars.
Le PIB nominal total demeure tout aussi impressionnant. Pour Israël, il s’élève à 720 milliards de dollars, contre 621 milliards pour les Émirats arabes unis, 217 milliards pour le Qatar, 173 milliards pour le Koweït et 117 milliards pour Oman. Seule l’Arabie saoudite, avec ses 35 millions d’habitants et une superficie de plus de deux millions de kilomètres carrés, présente un PIB supérieur, de 1 389 milliards de dollars.
Un nouveau marché
Le nouveau marché qui s’ouvrirait aux Libanais à la suite de la normalisation des relations avec Israël serait donc supérieur à celui de la majorité des pays qui leur offrent aujourd’hui des possibilités de travail. Le potentiel israélien permettrait, de surcroît, de créer des emplois qui n’exigeraient ni une expatriation provisoire ni une émigration définitive.
La proximité des villes israéliennes favoriserait une relance du marché du travail sur le sol libanais, tout en permettant des déplacements quotidiens rapides entre les villes israéliennes et libanaises grâce au développement du transport ferroviaire à grande vitesse.
La distance entre Beyrouth et Tel-Aviv étant d’environ 215 kilomètres à vol d’oiseau, le long du littoral, un train moderne roulant à une vitesse moyenne de 200 km/h mettrait seulement une heure et quinze minutes pour relier les deux capitales. Travailler entre Beyrouth et Tel-Aviv ou Haïfa ne ressemblerait en rien à travailler entre Beyrouth et Dubaï. Sans oublier que la nature des emplois serait encore davantage adaptée à la jeunesse libanaise, condamnée jusque-là à aller chercher ces opportunités en Occident.
Universités
Tel-Aviv est une ville cosmopolite, et elle le serait encore davantage avec son ouverture sur Beyrouth et sur la diaspora libanaise. La résurgence des projets proposés par le Yichouv dans les années 1930 concernant des programmes d’échanges entre les universités des deux pays, ainsi que la création de centres de recherche et de programmes de copublication institutionnelle, viendraient s’ajouter à la relance économique et touristique.
Aujourd’hui, alors que l’Université américaine de Beyrouth (AUB), souvent classée première au Liban, figure parmi les 500 meilleures universités mondiales selon le Times Higher Education, l’Institut Weizmann des sciences, à Rehovot, et l’Université hébraïque de Jérusalem figurent dans le Top 100 mondial selon le classement académique de Shanghai. L’Université de Tel-Aviv est classée autour de la 208ᵉ place mondiale selon le QS World University Rankings, tandis que le Technion de Haïfa figure parmi les 300 meilleurs établissements mondiaux dans le domaine de l’ingénierie et des technologies.
Les universités et les centres hospitaliers universitaires du Liban, qui ont tant perdu durant les années de guerre et à la suite de la crise financière de 2019, auraient beaucoup à gagner d’une ouverture sur le voisin méridional.
C’est en Israël que Given Imaging a développé, par exemple, la PillCam, qui a révolutionné la médecine. Cette « capsule endoscopique » consiste en une mini-caméra de la taille d’une gélule qui, une fois avalée par le patient, permet d’examiner et de photographier le système digestif de l’intérieur, en évitant toute procédure invasive.
Recherche et développement
Israël est aujourd’hui une plaque tournante pour les fabricants internationaux de puces électroniques. C’est une pépinière de start-ups dans le domaine des semi-conducteurs, particulièrement convoitées par les grandes entreprises.
Israël joue un rôle clé dans l’industrie technologique mondiale. Intel Corp. y a développé, depuis son implantation il y a déjà une cinquantaine d’années, un réseau de centres majeurs de conception et de production répartis à travers le pays.
Nvidia Corp., le plus important fabricant de puces destinées aux systèmes d’intelligence artificielle, ainsi qu’Apple Inc., Google, Amazon.com Inc. et Microsoft Corp., mènent également en Israël une partie significative de leurs travaux de conception et de développement dans le domaine des semi-conducteurs.
Au domaine de l’enseignement, de la recherche et de la haute technologie viennent s’ajouter les progrès réalisés en Israël dans les secteurs de l’agriculture, de l’écologie – notamment dans le domaine de l’eau, du changement climatique, de l’étude des plantes endémiques du Levant, de sa faune et de sa flore, ainsi que de l’urbanisme intelligent et des transports.
L’entreprise Netafim a perfectionné et popularisé le système d’irrigation au goutte-à-goutte. En libérant l’eau directement au niveau des racines des plantes, cette technologie permet d’optimiser les ressources hydriques et de développer les zones arides du globe.
Une ère nouvelle
Les temps ont considérablement changé depuis l’époque où la jeunesse du Yichouv venait faire ses études au collège d’Aintoura, à l’université Saint-Joseph et à l’American University of Beirut. L’aéroport de Beyrouth n’est plus la plaque tournante du trafic aérien mondial, et son port a été largement dépassé, notamment depuis son explosion dramatique en 2020. Mais, le Liban continue d’offrir un climat unique dans cette partie du monde grâce à ses montagnes.
Malgré la profusion de nouveaux musées et de centres touristiques dans les pays du Golfe, le Liban offre une culture et un mode de vie incomparables dans la région. Ses musées et ses galeries d’art continuent de présenter des richesses inégalables. Ses universités et ses hôpitaux, son économie, son urbanisme et ses transports pourraient se redresser dès que la paix et, surtout, l’ouverture sur son voisin immédiat et sur le monde lui seront enfin possibles.