Le spectacle politique libanais nous renvoie à des équivoques qu’on peut difficilement dissiper. On a affaire à des institutions qui dissimulent derrière leur structure formelle les réalités d’un État déliquescent, instrumentalisé par des stratégies de subversion, des régimes de captation oligarchique et des intérêts sordides de groupes mafieux. Ceci est d’autant plus frappant lorsqu’on constate que le soi-disant cabinet réformiste n’est qu’une des variantes de cette hybridation, loin d’offrir le contre-modèle qui lui est attribué. En effet, rien de neuf ne nous est proposé afin que nous puissions évoquer la possibilité d’un changement de quelque ordre que ce soit.
La loi d’airain de l’oligarchie, la colonisation des institutions et leur instrumentalisation au profit des politiques de puissance et de leurs relais nous renvoient à des réalités disparates, notamment les stratégies de domination, la criminalité organisée et les régimes alternés de subordination aux politiques de puissance. Somme toute, l’État libanais coche tous les indicateurs de l’État failli, sans prévarications majeures. S’agit-il d’une tendance lourde aux effets irrémissibles ou d’un phénomène passager et corrigeable? Il est ardu d’y répondre alors que les pronostics sont plutôt pessimistes.
L’épreuve de la guerre en cours est révélatrice à plus d’un titre. En effet, l’État fait preuve d’une incapacité à définir les contours d’une diplomatie conséquente et en phase avec les défis posés par les conflits en cours. Le statut de l’État-lige reste l’obstacle majeur à la réhabilitation de la stature étatique, à la réhabilitation des institutions de l’État de droit, des conditions de déploiement d’une souveraineté effective et du consensus national qui devrait leur servir de support.
Somme toute, les règles du jeu sont entièrement faussées et de manière irrémédiable. On est en droit de s’interroger sur les chances d’une stratégie réformiste qui viendrait à bout de cet état d’anomie institutionnalisée. La réponse, de prime abord, est que rien n’est envisageable à l’ombre d’une occupation de fait, de complicités objectives et d’une déliquescence prolongée. On n’est pas dans un état de crise passagère et de dysfonctionnement ; on est dans un contexte de délitement, de remise en cause de la paix civile et de conflits ouverts qui se ressourcent tous azimuts.
L’échec de l’accord de trêve, les difficultés opératoires de l’accord-cadre et les louvoiements du pouvoir exécutif témoignent d’une crise qui déborde dans tous les sens. Elle remet en question la viabilité de l’hypothétique entité nationale et ses modulations étatiques.
Cette crise remet en question la viabilité de l’hypothétique entité nationale ainsi que ses modulations étatiques. L’État a lamentablement failli à ses compétences en matière de souveraineté, d’arbitrage des conflits internes, d’application de la loi et de négociation d’une fin d’état de guerre. La trêve s’est avérée un intermède qui a permis au Hezbollah de se reconstruire, de rétablir ses sources de financement et de se repositionner dans le cadre de la nouvelle dynamique de subversion remise au point par le régime iranien. Au lieu de servir de point de passage à une nouvelle étape, l’accord de trêve s’est mué en plateforme de sabotage.
Les effets pervers de cet accord sont dus aux paradoxes d’un État transformé en fiction juridique et sans consistance propre. Il s’agit, en fait, d’une existence par prétérition. L’échec n’est pas un effet du hasard ; il s’agit plutôt d’une incapacité structurelle. La question du désarmement du Hezbollah est une dérivation d’un enjeu autrement plus complexe: celui des extraterritorialités institutionnalisées, des conflits de souveraineté et de juridiction, et d’une légitimité nationale controversée. Récapituler seulement l’argumentaire en milieux chiites pour se rendre à l’évidence d’une crise structurelle et de ses ramifications.
Il est grand temps que le Liban tranche des dilemmes qui remettent en question sa viabilité nationale, sa concorde civile et leurs incidences sur un ordre régional en déconfiture. L’accord-cadre négocié et arbitré par les États-Unis fournit un cadre adéquat afin de remettre le Liban sur la voie de la reconstruction étatique, comme préalable à toute entreprise réformiste. Il est impossible de rétablir les équilibres systémiques en l’absence d’un nouveau rapport de force issu des négociations. Autrement, la porte est ouverte à des dynamiques conflictuelles pérennisées et inscrites dans la longue durée.
Selon toute vraisemblance, le pays peine à se dégager des engrenages conflictuels institués par la politique de domination iranienne, au point d’intersection de l’intérieur et de l’extérieur. Les politiques de puissance propulsées par l’impérialisme iranien sont en situation de choc frontal, et les axes de démarcation et de réalignement géostratégique sont en pleine effervescence. Les politiques libanais sont soit dans le déni, soit dans l’incapacité de saisir la portée des dynamiques en cours, et les événements militaires et stratégiques prennent le dessus. Ceci est d’autant plus grave que la prolongation de cet état d’apesanteur n’est pas de nature à favoriser une transition négociée, paisible et démocratique.