Ils connaissent le nom de leur village sans toujours y avoir grandi. Ils reconnaissent leur maison sur une photo, connaissent les rues par les récits de leurs parents et les oliviers par les souvenirs de leurs grands-parents. Mais certains enfants du Liban-Sud n’y ont jamais vécu assez longtemps pour y construire les leurs.
Ils connaissent leur village. Ils en parlent. Ils en héritent. Mais ils n’en ont pas toujours une histoire personnelle.
Pour cette génération qui a grandi loin de Khiam, Yaroun, Bint Jbeil, Aïta el-Chaab, Meis el-Jabal ou d’autres localités du Sud, le territoire se transmet d’abord par les récits familiaux, les photographies conservées sur le téléphone des parents, les vidéos et les souvenirs des grands-parents.
«Tu connais ton village?» La question paraît simple. Elle ne l’est plus. Car le problème n’est pas seulement d’avoir quitté leur village. C’est de ne jamais y avoir eu le temps de construire leur propre enfance.
Un village raconté à la maison
Dans les familles déplacées, le village continue d’exister dans les conversations. On raconte la maison avant sa destruction, l’école où les parents ont étudié, les voisins, les fêtes, les étés, les promenades, les oliviers. On montre des photos. On explique où se trouvait telle maison ou tel commerce. Le village devient ainsi une histoire familiale. Mais une mémoire racontée n’est pas une mémoire vécue.
Un enfant qui grandit dans son village construit aussi son rapport au lieu à travers des choses ordinaires: le chemin de l’école, les jeux, les camarades, les habitudes, les saisons, les visites chez les grands-parents. Ce sont ces expériences répétées qui transforment progressivement un lieu en repère.
«Mon village, je le connais surtout par mon père. Il me montre souvent des photos de notre maison. Il me raconte où il jouait, où il allait avec ses amis et où mon grand-père travaillait. Je connais beaucoup de choses sur le village, mais quand on me demande ce dont je me souviens, je n’ai pas beaucoup de choses à raconter.», raconte Fahed, enfant de Kfarkila.
Le déplacement bouleverse aussi les repères
Le problème dépasse la nostalgie. Les déplacements successifs modifient les lieux où l’enfant apprend, joue, se fait des amis et construit ses habitudes. Hala, une jeune fille originaire de Meis el-Jabal, a ainsi connu plusieurs ruptures de scolarité et de lieu de vie, entre enseignement à distance, école installée dans des préfabriqués et nouveau déplacement.
Des parents ont aussi dû annoncer à leurs enfants que leur maison avait été détruite. «Mes enfants ont fondu en larmes en apprenant que notre maison, à Yaroun, avait été détruite», rapporte Abou Khaled.
Pour l’enfant, la maison peut ainsi exister d’abord comme une image familiale. Lorsqu’elle disparaît, ce n’est pas seulement un bâtiment qui disparaît. C’est aussi un repère qu’il n’a jamais eu le temps de transformer en souvenir personnel.
Une détresse qui dépasse la perte du lieu
Cette rupture des repères a aussi un coût psychologique. Selon la psychologue Danielle Pichon, les enfants déplacés peuvent vivre une grande détresse lorsqu’ils se retrouvent dans des espaces provisoires, des tentes ou des lieux surpeuplés, loin de leur maison et de leur environnement habituel.
Ils perdent leurs habitudes, leurs repères et parfois la proximité de leur famille élargie. Elle décrit cette situation comme un «désert familial et émotionnel», marqué par l’instabilité et l’anxiété.
En juin 2026, l’Unicef indiquait que plus de 770.000 enfants au Liban étaient confrontés à une détresse accrue liée à l’exposition répétée à la violence, aux pertes et aux déplacements. Les symptômes rapportés comprenaient notamment peur intense, inquiétude, cauchemars, troubles de sommeil et sentiment de désespoir.
Pour ces enfants, le déplacement signifie donc perdre un lieu familier sans toujours avoir le temps d’en construire un nouveau.
Le retour devient lui aussi une épreuve
Pour certains jeunes qui ont grandi loin du Sud, le retour n’est plus une évidence. «J’ai peur de retourner au village. Je ne sais pas ce que je vais trouver. Toute ma vie, j’ai vu notre maison en photo et entendu mes parents en parler. Maintenant, j’ai peur de découvrir ce qu’il en reste», raconte Omar, 18 ans, originaire de Houla.
Cette peur, certains parents la partagent. Ils redoutent que leurs enfants découvrent brutalement une maison détruite ou un paysage méconnaissable. L’enfant se retrouve alors entre deux réalités: le village raconté par ses parents et celui qu’il pourrait découvrir à travers ses destructions.
Le retour ne signifie donc pas forcément retrouver «chez soi». Pour certains, il faudra d’abord apprendre à connaître un lieu devenu étranger.
Le paysage lui-même peut avoir changé: à Yaroun, plus de 120 hectares d’oliveraies, certaines centenaires, ont été ravagés par un incendie en août 2026.
Ce qu’on ne peut pas reconstruire
Une maison peut être reconstruite. Une route peut être réparée. Une école peut rouvrir.
Mais les années pendant lesquelles un enfant aurait dû apprendre un lieu, y jouer, s’y faire des amis et y construire ses propres souvenirs ne se récupèrent pas.
Certains devront y construire, pour la première fois, une histoire qui leur appartient.
On peut leur transmettre le nom d’un village, ses photos et ses souvenirs.
On ne peut pas leur transmettre une enfance.