La visite de Xi Jinping à la Maison-Blanche, les 24 et 25 septembre 2026, onze ans après sa dernière visite à Washington – ce qui constitue en soi un événement diplomatique majeur – a suscité des critiques aux États-Unis concernant l’absence de résultats spectaculaires.
Mais cette lecture pose une question essentielle: fallait-il réellement attendre de cette rencontre une résolution des grands différends entre les deux puissances? Ou son objectif était-il plutôt de stabiliser une relation dangereusement concurrentielle, d’éviter une nouvelle escalade et de maintenir ouverts les canaux de dialogue?
C’est dans cette perspective qu’il convient d’évaluer le sommet. Il apparaît moins comme un sommet destiné à résoudre les crises que comme un sommet de gestion de crise. Et, sur ce terrain, les résultats prennent une autre dimension.
La rencontre intervient après plusieurs mois de tensions sur le commerce, les technologies, l’intelligence artificielle, Taïwan et le Moyen-Orient. Les deux présidents avaient donc davantage intérêt à empêcher une détérioration de leur relation qu’à prétendre régler, en quelques heures, des différends structurels qui opposent les deux pays depuis plusieurs années.
Le commerce: deux mois supplémentaires pour éviter une nouvelle escalade
Le résultat le plus concret du sommet concerne le commerce. Washington et Pékin ont décidé de prolonger jusqu’au 10 janvier 2027 la trêve commerciale qui devait arriver à échéance le 10 novembre 2026. Selon le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent, cette prolongation doit permettre aux deux parties de disposer de davantage de temps pour poursuivre leurs discussions économiques.
Cette trêve trouve son origine dans la séquence de négociations ouverte à Genève en mai 2025, lorsque les deux pays avaient décidé de réduire temporairement leurs droits de douane et de suspendre une partie de leurs mesures de représailles.
Elle avait ensuite été consolidée lors de la rencontre de Trump et Xi à Busan, en Corée du Sud, le 30 octobre 2025. L’accord prévoyait notamment une réduction de certains droits de douane américains, la suspension pendant un an de nouvelles restrictions chinoises sur les terres rares et certains minerais critiques, la reprise des achats chinois de produits agricoles américains, ainsi que des engagements chinois concernant les précurseurs chimiques utilisés dans la fabrication du fentanyl. Pékin s’était également engagé à maintenir l’accès à plusieurs minerais stratégiques indispensables aux industries technologiques.
L’enjeu de la prolongation décidée à Washington est donc moins la conclusion d’un nouveau grand accord que l’évitement d’un retour immédiat à l’escalade tarifaire.
Deux mois supplémentaires peuvent sembler modestes. Mais dans une relation économique où chaque mesure de rétorsion peut provoquer une réponse de l’autre camp, ce délai constitue un espace de négociation supplémentaire.
Iran: les limites de l’influence chinoise
Le dossier iranien constituait un test important pour Washington, qui pouvait espérer que Pékin utilise ses liens étroits avec Téhéran pour favoriser une désescalade et contribuer à la sécurité des routes maritimes et énergétiques. Xi Jinping a appelé les États-Unis et l’Iran à reprendre le dialogue, mais cette position souligne aussi les limites de l’influence chinoise, Pékin restant soucieux de préserver sa relation stratégique avec Téhéran.
La question est d’autant plus sensible avec les Houthis en mer Rouge. Pékin aurait demandé à Téhéran d’utiliser son influence pour contenir leurs attaques, alors que des composants d’origine chinoise auraient été retrouvés dans des systèmes de missiles et de drones utilisés par les Houthis. Sans établir une implication directe des autorités chinoises, ces éléments soulèvent des interrogations sur le contrôle des exportations de biens à double usage.
Pour Washington, l’enjeu est donc double: encourager Pékin à contribuer à la désescalade tout en conservant ses propres moyens de pression et de dissuasion dans la région. Le sommet a ainsi montré que la Chine peut jouer un rôle diplomatique, mais qu’elle n’est pas prête à aligner ses intérêts avec les objectifs américains.
Taïwan: le cœur du désaccord stratégique reste intact
Sur Taïwan, aucune percée majeure n’a été annoncée. Il s’agit pourtant du dossier le plus sensible pour Pékin.
Xi Jinping a réaffirmé la position de Pékin, fermement opposée à l’indépendance de Taïwan, et a demandé à Washington de stopper ou, à tout le moins, de ralentir les ventes d’armes américaines à l’île, que les autorités taïwanaises considèrent comme nécessaires à sa défense. De leur côté, les États-Unis maintiennent leur relation de sécurité avec Taipei ainsi que leurs engagements à l’égard de Taïwan, conformément à leur législation et à leur politique de longue date dans la région.
L’absence d’accord sur Taïwan ne constitue donc pas une surprise. Le véritable enjeu était davantage d’empêcher les divergences de se transformer en confrontation directe.
Ukraine et intelligence artificielle: le dialogue plutôt que la percée
La guerre en Ukraine n’a pas davantage produit de résultat spectaculaire. Les deux dirigeants ont évoqué la crise, mais aucun nouvel accord majeur n’a été annoncé. Pékin demeure un partenaire économique essentiel de Moscou, tandis que Washington continue de chercher des moyens d’utiliser l’influence chinoise sur la Russie pour favoriser un processus diplomatique.
L’intelligence artificielle, en revanche, illustre une nouvelle dimension de la compétition sino-américaine. Les deux pays sont engagés dans une rivalité technologique qui touche désormais directement la sécurité nationale, les semi-conducteurs, les capacités militaires et le contrôle des technologies avancées. Le sujet ne pouvait donc plus être séparé des questions stratégiques.
Le véritable enjeu: éviter le «piège de Thucydide»
Au fond, la référence de Xi Jinping au «piège de Thucydide» résume peut-être mieux que tout autre élément la raison d’être de cette rencontre. Le concept renvoie à l’idée que la montée en puissance d’une puissance émergente et la crainte qu’elle suscite chez la puissance dominante peuvent créer les conditions d’un affrontement. Appliqué aux relations entre Washington et Pékin, il illustre le risque de voir la rivalité stratégique entre les États-Unis et une Chine en pleine ascension dégénérer en confrontation.
Xi a ainsi insisté sur la nécessité de maintenir une communication régulière entre les deux pays, afin de prévenir les crises et d’éviter qu’un incident ou une escalade ne conduise à une confrontation directe.
C’est probablement là que se situe le principal résultat du sommet.
La visite de Xi à Washington ne bouleverse donc pas, à ce stade, les grands équilibres stratégiques mondiaux. Son intérêt réside davantage dans sa fonction de stabilisation: repousser certaines échéances, prolonger les arrangements commerciaux et préserver les canaux de communication au plus haut niveau. Une série d’échéances politiques et stratégiques se profile dans les mois qui suivent sur les différents théâtres de crise, avec la possibilité de donner une nouvelle dynamique aux relations internationales. Le sommet aura ainsi surtout permis de gagner du temps, laissant aux deux puissances un espace pour poursuivre leurs discussions et aux événements le soin de préciser la trajectoire de leur rivalité.