Pendant des décennies, le fleuve libanais du Litani a été perçu comme l'objet de toutes les obsessions d'un Israël en pénurie chronique d'eau, et le théâtre de violents affrontements.

Or Israël a trouvé, au fil des ans, de nouveaux moyens pour assurer ses besoins en eau. D’ailleurs, l’État hébreu est un pionnier du dessalement, technique qui consiste à transformer l’eau salée en eau douce par le biais de l’osmose inverse, c’est-à-dire en faisant passer l’eau à travers une membrane ultrafine sous forte pression.

Israël est un leader mondial du dessalement de l’eau de mer, produisant environ 75 à 80% de son eau potable domestique grâce à l’osmose inverse.

Face au stress hydrique, le pays utilise cinq usines majeures en Méditerranée (Ashkelon, Hadera, Sorek, Palmachim, Ashdod) et projette de doubler sa capacité d’ici 2050 pour sécuriser son approvisionnement.

La plus grande usine de dessalement d’eau de mer par osmose inverse en une seule étape au monde se trouve à Sorek.

L’eau dessalée est même utilisée pour réalimenter le lac de Tibériade, au nord du pays, une première mondiale d’après The Times of Israel.

Cette stratégie a transformé la gestion des ressources en eau, réduisant la dépendance aux sources naturelles précaires.

Différend

Dès sa genèse en 1948, l’État d’Israël faisait face à des problèmes liés à la rareté de l’eau. Au début des années 1960, cette pénurie devient même un enjeu stratégique: Israël construit son aqueduc national pour acheminer les eaux du Jourdain vers le centre et le sud du pays, tandis que les pays arabes riverains envisagent de détourner les sources du fleuve pour empêcher ces prélèvements.

Cette dépendance aux ressources hydriques régionales explique aussi pourquoi l’eau s’est retrouvée au cœur des tensions entre Israël et ses voisins. Selon les archives des Nations unies, en 1983, Israël a achevé le raccordement du système d’approvisionnement en eau de villages libanais voisins à celui de la Galilée.

Et en 2002, la question de l’eau reste suffisamment sensible pour provoquer une nouvelle crise entre Israël et le Liban: Beyrouth entreprend de pomper les eaux du Wazzani pour approvisionner des villages du Sud, tandis qu’Israël y voit une menace pour une partie de ses ressources hydriques. À cette époque, ses trois principales sources d’eau douce – à savoir l’aquifère côtier, l’aquifère montagneux et le lac de Tibériade – sont déjà sous pression et le pays importe même de l’eau de Turquie.

Cette question reste au cœur du discours officiel libanais. Dans un document datant du 6 avril 1990 et transmis aux Nations unies, la Mission permanente du Liban affirme que «l’eau a toujours fait l’objet d’une convoitise croissante de la part d’Israël» et accuse l’État hébreu de chercher à s’assurer l’accès à des ressources hydriques situées hors de son territoire. Mais l’eau du Liban est-elle toujours dans le collimateur/radar d’Israël?

Au Liban, l'or bleu empoisonné

Le Liban, qui a toujours été connu pour sa richesse en eau, voit aujourd'hui ses fleuves massivement pollués par les eaux usées, transformant ses précieuses ressources en de véritables crises sanitaires et environnementales. L'exemple le plus tragique est celui du fleuve Litani, la principale artère hydraulique du pays.

Selon les rapports officiels de l'Office national du Litani (ONL), près de 46 millions de mètres cubes d'eaux usées domestiques et industrielles non traitées y sont déversés chaque année par des dizaines de municipalités en amont.

Cette faillite des infrastructures d'assainissement est confirmée par des études de l'Université américaine de Beyrouth (AUB), qui alertent sur des taux de bactéries fécales (E. coli) et de micropolluants chimiques dépassant largement les normes de sécurité de l'Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

De son côté, la communauté scientifique et les enquêtes de la commission parlementaire de l’Énergie et de l’Eau soulignent un impact dévastateur sur la santé publique: l'irrigation illégale de milliers d'hectares de cultures avec ces eaux souillées provoque une recrudescence alarmante de maladies hydriques et de clusters de cancers chez les populations riveraines de la Békaa.

Plus à l'ouest, le fleuve Al-Awali, pourtant stratégique pour l'approvisionnement de la côte, est saturé par les rejets municipaux non traités, affichant des taux de bactéries fécales et d'E. coli qui violent systématiquement les seuils de sécurité de la FAO.

Même en dehors du sud, le fleuve Ghadir, situé à la lisière sud-urbaine, est officiellement classé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) comme le cours d'eau le plus toxique du pays, servant de déversoir direct à des milliers de mètres cubes d'effluents industriels et chimiques hautement dangereux avant de contaminer la mer Méditerranée.

La révolution du dessalement

Aujourd’hui, le dessalement occupe une place centrale dans l’approvisionnement en eau d’Israël. Chaque jour, le pays transforme environ deux millions de mètres cubes d’eau de mer en eau douce. Une grande partie de cette production alimente les foyers et les villes, tandis qu’une autre est destinée à l’agriculture, permettant notamment de sécuriser l’irrigation des cultures. Ainsi, le dessalement est devenu l’un des principaux piliers de la stratégie israélienne face à la pénurie d’eau.

Cette innovation a permis à Israël non seulement d’atteindre une autonomie en eau, mais aussi d’en exporter vers ses voisins. À titre d’exemple, Israël fournit quotidiennement plus de 70.000 mètres cubes d’eau à la bande de Gaza, comme l’a affirmé le COGAT, l’organisme du ministère israélien de la Défense chargé de coordonner les activités gouvernementales dans les territoires, dont le coût de production reste relativement maîtrisé. Selon la chaîne israélienne I24, le coût de production de l'eau dessalée s'élève à environ 1,45 shekel par mètre cube (soit environ 0,40 à 0,42 dollar ou 0,35 à 0,40 euro par m³). Le paradoxe est alors saisissant: au moment où le Liban, pourtant doté d’importantes ressources en eau, voit une partie de ses fleuves transformés en réceptacles d’eaux usées et de rejets industriels, Israël a fait de la mer une nouvelle source d’eau douce. Le véritable enjeu hydrique entre les deux pays pourrait ainsi ne plus être celui que l’on imaginait autrefois.

La question n’est peut-être donc plus de savoir si Israël convoite encore l’eau du Liban, mais de comprendre comment la valeur stratégique de cette eau a évolué. Car lorsque la technologie permet de produire de l’eau potable à partir de la mer, la géographie ne disparaît pas: elle change simplement de poids.