Le vocable d’instinct nous est offert comme explication générale : survivre, aimer, fuir, désirer, se défendre, se regrouper. Le mot rassure parce qu’il donne aux conduites humaines l’apparence d’une évidence naturelle. Or la psychanalyse démontre que l’homme n’obéit pas simplement à un programme biologique, il transforme ses besoins en demandes, ses tensions en fantasmes, ses élans en conflits. Cette première partie interroge ainsi l’instinct comme fiction commode, là où l’humain révèle surtout sa division, son désir et son étrangeté à lui-même.
La notion d’instinct est un mot qui apparait souvent dans les discours sur l’être humain. Elle appartient à cette catégorie de termes trop commodes, qui donnent à l’existence humaine l’apparence d’une évidence. Lorsqu’un homme s’agrippe à la vie, on parle «d’instinct de survie». Lorsqu’une foule se rassemble, s’échauffe, se contamine, on évoque «l’instinct grégaire». Lorsqu’une femme protège son enfant, l’expression «d’instinct maternel» surgit avec assurance. On parle encore «d’instinct sexuel», «d’instinct de propriété», «d’instinct de défense», «d’instinct de domination», et même «d’instinct moral», comme si l’homme, sous les couches de la culture, retrouvait par moments une nature première, simple, archaïque, plus «naturelle» que ses discours.
La psychanalyse, depuis S. Freud, n’a cessé de déranger cette image. Non parce qu’elle nierait le corps, ni parce qu’elle ferait de l’homme une créature de langage détachée de la chair, mais parce qu’elle refuse de confondre l’humain avec un vivant programmé. Ce qui vient du corps existe, insiste, pousse. Mais chez l’être humain, rien de cette poussée ne demeure à l’état brut. Le besoin est repris dans une demande faite à l’autre. L’excitation devient fantasme. La faim s’attache à une voix, à une présence, à une absence. La peur se transforme en scénario imaginaire. La sexualité se détache de la reproduction. Le groupe n’est jamais troupeau. La mère n’est pas simplement femelle. L’être humain, avant même de naître, est déjà enveloppé dans des paroles, des noms, des attentes, des mythes familiaux. Il est pris dans une culture avant de pouvoir s’en distinguer. Il est parlé avant de prononcer le moindre mot.
Freud distingue l’instinct de la pulsion. Cette dernière n’est pas réductible à l’instinct. Celui-ci suppose un comportement fixé, orienté vers un objet ainsi qu’une finalité biologiquement déterminée. La pulsion, elle, surgit à la frontière du corps et du psychisme. Freud lui donne une source corporelle, une poussée, un but, un objet. Mais cet objet n’est pas donné une fois pour toutes. Il peut changer, se substituer, se déplacer, se retourner contre le sujet, se sublimer, se perdre dans le symptôme. La pulsion n’a pas la rigidité du programme. Elle avance par détours. Elle ne dit pas à l’homme que faire de son excitation. Elle l’expose à l’invention, au conflit, à l’angoisse.
Cette différenciation est fondamentale. Si l’homme était gouverné par des instincts, il saurait naturellement, sans apprentissage, survivre, désirer, se reproduire, protéger sa progéniture, s’agréger à ses semblables. Or la clinique, l’histoire, la littérature et la vie ordinaire montrent tout autre chose. L’être humain peut compromettre sa survie pour une idée, une jouissance, une culpabilité, un amour, une fidélité imaginaire. Il peut fuir le groupe ou s’y dissoudre. Il peut aimer l’enfant qu’il a eu, le rejeter, l’idéaliser, le craindre, l’étouffer. Il peut désirer contre son intérêt, répéter ce qui le détruit, s’attacher à ce qui le fait souffrir. Rien en lui ne va droit vers la conservation, la reproduction ou l’adaptation. C’est ce bouleversement que Freud a découvert sous le nom d’inconscient. L’homme n’est pas simplement un vivant qui cherche son bien. Il est un sujet divisé, étranger à lui-même.
L’exemple de «l’instinct de survie» est particulièrement révélateur. Dans le langage courant, il désigne cette force qui pousserait tout être vivant à lutter pour se maintenir en vie. On la croit plus ancienne que la pensée, plus sûre que la volonté. Il y a bien évidemment, des mécanismes de conservation, des réactions de défense, des réflexes de protection. Le corps se retire devant la brûlure, cherche l’air lorsqu’il étouffe, se contracte devant la menace. Mais la psychanalyse ne peut s’en tenir à cette évidence biologique. Freud, dès ses premiers travaux, rencontre des sujets qui ne cherchent pas simplement le plaisir ni la sécurité. Ils répètent des situations douloureuses. Ils retournent vers des objets qui les blessent. Ils sabotent ce qui pourrait leur être favorable. Avec Au-delà du principe de plaisir, la question devient plus vertigineuse encore. La vie psychique ne s’organise pas seulement autour de la recherche de satisfaction. Elle est travaillée par la répétition, par une compulsion qui reconduit le sujet vers ce qu’il ne maîtrise pas.
Pourquoi certains sujets se mettent-ils constamment en danger? Pourquoi répètent-ils les mêmes choix amoureux qui les font souffrir? Pourquoi d’autres restent-ils attachés à des situations de violence ou d’humiliation? Pourquoi telle personne semble-t-elle préférer l’échec connu à l’ouverture d’une possibilité nouvelle? La réponse ne peut être cherchée dans une nature qui voudrait mécaniquement vivre. Il faut entendre l’histoire du sujet, ses identifications, sa culpabilité inconsciente, son rapport au danger, la place qu’il occupe dans le désir de l’autre. Il arrive que survivre ne signifie pas seulement rester en vie. Survivre peut vouloir dire demeurer fidèle à un mort, expier une faute imaginaire, ne pas trahir une origine, ne pas dépasser un parent, ne pas sortir de la place assignée par l’enfance.
Freud avait déjà perçu ce paradoxe avec la notion de détresse originaire du nourrisson humain livré à l’autre pour vivre. L’enfant humain ne peut survivre seul. Sa conservation biologique et psychique dépend d’un adulte qui le nourrit, le porte, l’interprète. Dès l’origine, survivre n’est donc pas seulement affaire d’organisme. C’est être secouru, appelé, entendu, reconnu. La peur de mourir se mêle très tôt à la peur de perdre l’objet. Chez l’être humain, le danger vital et le danger d’abandon s’entrelacent. Cette dépendance première laisse des traces profondes. Le sujet adulte pourra parfois se sentir menacé non par la mort biologique, mais par une séparation, un silence, un retrait d’amour. Il pourra accepter une souffrance réelle plutôt que d’affronter l’effondrement psychique que représenterait la perte de l’autre. La compréhension de la notion de survie se brouille alors. Ce que le corps voudrait conserver, le psychisme peut le compromettre pour maintenir un lien.
Lacan radicalisera ce déplacement en montrant que le besoin humain ne reste jamais pur besoin. Il passe par la demande adressée à l’Autre. Le nourrisson ne demande pas seulement du lait. Il demande la présence, la voix, le signe d’amour. Et lorsque le besoin alimentaire est contenté, quelque chose demeure insatisfait. C’est dans cet écart que se loge le désir. Le sujet peut risquer sa vie pour un signifiant, pour un nom, pour un idéal, pour une image de lui-même. La guerre, le sacrifice, les conduites extrêmes, les addictions, les fidélités destructrices montrent que l’homme ne se contente pas de vivre. Il veut que sa vie signifie quelque chose, parfois au prix de sa vie même.