Le dernier chapitre de la présence militaire américaine en Irak s’écrit ce mercredi 30 septembre. Après vingt-trois ans d’intervention, les États-Unis achèvent le retrait de leurs dernières forces du pays, conformément au calendrier négocié avec Bagdad. Une page se tourne, certes, mais à la présence militaire doit désormais succéder une coopération sécuritaire bilatérale, d’autant plus que la conjoncture au Moyen-Orient n’est pas des plus favorables pour le pays.
De l’invasion de 2003 au premier retrait
Tout commence le 20 mars 2003. Les États-Unis lancent, avec leurs alliés, l’invasion de l’Irak qui conduit, quelques semaines plus tard, à la chute du régime de l’ancien président, Saddam Hussein. Washington installe alors une présence militaire durable, chargée à la fois de sécuriser le territoire, de combattre les groupes armés qui se développent après la chute du régime et d’accompagner la mise en place de nouvelles institutions irakiennes.
Les années qui suivent sont marquées par une montée de la violence, des affrontements confessionnels et l’essor d’al-Qaïda, qui s’impose progressivement comme l’un des principaux groupes armés actifs en Irak. Pour tenter de reprendre le contrôle de la situation, les États-Unis renforcent considérablement leurs effectifs. En 2007, au plus fort de leur engagement, plus de 170.000 soldats américains sont déployés dans le pays.
La situation sécuritaire commence donc à s’améliorer, avec, parallèlement au renforcement américain, la mobilisation des tribus sunnites contre al-Qaïda. Washington peut alors réduire progressivement le nombre de ses troupes. Cette baisse s’inscrit aussi dans la volonté de l’administration de George W. Bush de mettre fin à l’engagement militaire américain à mesure que les forces irakiennes prennent davantage en charge la sécurité du pays.
L’accord de sécurité signé avec Bagdad en 2008 fixe alors un calendrier précis. Dès lors, toutes les forces américaines doivent avoir quitté le territoire irakien au plus tard le 31 décembre 2011. Le départ est finalement achevé le 18 décembre de cette même année.
Ce premier retrait ne signifie toutefois pas la fin de la relation militaire. Washington conserve une coopération sécuritaire avec Bagdad, notamment en matière de formation et d’équipement des forces irakiennes.
Trois ans plus tard, la donne change à nouveau en Irak.
Le retour face à Daech
À l’été 2014, l’État islamique (EI), issu d’al-Qaïda en Irak et renforcé par la guerre civile syrienne, s’empare de vastes territoires en Irak et en Syrie. L’organisation profite de l’affaiblissement de l’État irakien, des tensions confessionnelles et de la fragilité de l’armée, qui abandonne plusieurs positions face à son offensive. Au mois de juin de cette année, ses combattants prennent Mossoul, deuxième ville du pays, avant d’avancer rapidement dans le nord et l’ouest de l’Irak.
Face à cette offensive, qui menace directement l’intégrité territoriale du pays, le gouvernement de Bagdad demande officiellement l’aide de Washington et de ses alliés. Les autorités irakiennes sollicitent notamment le soutien militaire américain pour mener des frappes contre les positions de l’EI.
Les États-Unis lancent alors leurs premières frappes en Irak, le 8 août 2014. En septembre, une coalition internationale se forme autour de l’opération «Inherent Resolve», avec pour objectif de combattre l’organisation en Irak et en Syrie. Elle rassemble notamment plusieurs pays européens, dont la France et le Royaume-Uni, ainsi que des États arabes comme la Jordanie, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar.
Pour les États-Unis, le retour en Irak ne signifie toutefois pas un retour à la situation de 2003. La mission est cette fois définie autour de la lutte contre l’État islamique afin d’aider les forces irakiennes à reprendre le territoire perdu. L’appui américain repose donc sur les frappes aériennes, le renseignement, la surveillance, la formation, le conseil et l’assistance opérationnelle. La coalition apporte également un soutien aux forces kurdes, engagées dans les combats.
Après plusieurs années de combats, les forces irakiennes parviennent à reprendre les principales villes. Mossoul, dernier grand bastion de l’organisation en Irak, est reconquise à l’été 2017. En décembre de la même année, le Premier ministre irakien Haider al-Abadi annonce la «victoire» sur l’État islamique, après la reprise de l’ensemble des territoires irakiens contrôlés par l’organisation.
La fin du «califat» territorial ne signifie cependant pas la disparition de l’EI. L’organisation abandonne la conquête de territoires pour revenir à un mode d’action clandestin, avec des cellules capables de mener des attaques et des opérations de guérilla. La mission américaine évolue elle aussi, de sorte que les opérations de combat cèdent progressivement la place au conseil, à la formation et au soutien des forces irakiennes.
En janvier 2021, les États-Unis ramènent déjà leur contingent à environ 2.500 militaires en Irak, le Pentagone présentant cette réduction comme le reflet du renforcement des capacités des forces irakiennes et de la diminution des besoins liés à la lutte contre Daech. La mission américaine passe alors officiellement à un rôle de conseil, d’assistance et de formation, sans pour autant mettre fin à la coopération militaire entre les deux pays.
Pourquoi partir maintenant?
Le retrait actuel n’est donc pas une décision prise en quelques mois. Il est le résultat d’un processus engagé depuis plusieurs années.
En 2021, Washington et Bagdad avaient convenu, comme précisé plus haut, de faire évoluer la présence américaine vers une mission non combattante de conseil. Puis, en janvier 2024, les deux pays lancent une nouvelle série de discussions sur l’avenir de la coalition internationale. L’objectif est alors de passer d’une mission multinationale de lutte contre Daech à une relation sécuritaire bilatérale durable.
Le 27 septembre 2024, Washington et Bagdad officialisent le calendrier. La première phase doit mettre fin à la mission militaire de la coalition en Irak et s’achever en septembre 2025. Une deuxième phase doit permettre de continuer, depuis l’Irak, certaines opérations contre Daech en Syrie jusqu’à septembre 2026, avant la fin de la présence militaire américaine liée à cette mission.
Entre-temps, les attaques de groupes armés irakiens soutenus par l’Iran contre les forces américaines se multiplient, notamment depuis la guerre déclenchée dans la région en octobre 2023. Pour Washington, le retrait réduit également l’exposition de ses militaires aux attaques de ces factions. Pour Bagdad, il répond à une revendication ancienne, celle d’une souveraineté sécuritaire pleine et entière et de la fin de la présence militaire étrangère.
Le départ ne signifie toutefois pas la rupture de la coopération. Les deux pays veulent désormais inscrire leur relation dans un cadre bilatéral comprenant notamment la formation, l’équipement et le développement des capacités des forces irakiennes.
Le véritable test commence après le départ
Avec le retrait des forces américaines, l’Irak doit désormais assumer directement une part plus importante de sa sécurité, alors que plusieurs dossiers restent ouverts.
Le premier est celui de l’État islamique. L’organisation ne contrôle plus de territoire en Irak, mais y conserve des cellules clandestines. Le défi pour les forces irakiennes sera de poursuivre la lutte contre ces réseaux avec leurs propres moyens de renseignement, de surveillance et d’intervention.
Le deuxième dossier est celui des groupes armés. Le gouvernement irakien veut placer toutes les armes sous l’autorité de l’État, sauf que le calendrier initial lié au départ américain n’a pas été tenu. Alors que Bagdad avait d’abord fixé la fin septembre comme échéance, le Premier ministre Ali al-Zaidi a désormais annoncé que le processus de désarmement devait être achevé en juin 2027. Le retrait américain et le désarmement des groupes armés suivent donc désormais deux calendriers distincts.
Plusieurs factions ont accepté, ou annoncé leur intention d’accepter, de placer leurs armes sous l’autorité de l’État. D’autres, notamment le Hezbollah irakien et Harakat Hezbollah al-Noujaba, ont refusé de se désarmer avant le départ des forces étrangères. Cette question reste donc l’un des principaux dossiers sécuritaires internes auxquels Bagdad devra s’attaquer après le retrait américain.
Le Kurdistan irakien constitue également un point de vigilance. Les forces américaines ont joué un rôle important dans le soutien aux peshmergas face à l’État islamique. Leur départ réduit notamment l’appui américain en matière de renseignement et de capacités militaires, alors que les autorités kurdes s’inquiètent de l’absence d’un dispositif américain appelé à prendre directement le relais.
Le 30 septembre marque ainsi la fin de la présence militaire américaine liée à la mission de la coalition en Irak, mais pas la fin de la relation américano-irakienne. Pour Bagdad, l’enjeu est désormais de démontrer que le renforcement de sa souveraineté sécuritaire peut s’accompagner d’une capacité réelle à contenir l’État islamique, à imposer l’autorité de l’État sur les armes et à préserver l’équilibre du pays. Le chapitre américain se referme, celui de la sécurité irakienne, lui, entre dans une nouvelle phase.