Depuis le 27 septembre dernier, une ombre plane sur l’incident s’étant produit à proximité de la base RAF Fairford. À quelque 140 kilomètres à l’ouest de Londres, dans le comté du Gloucestershire, cette base britannique s’est retrouvée au cœur d’une affaire dont les contours, loin de s’éclaircir, semblent s’élargir de jour en jour. Cinq hommes ont été interpellés par la police à Whelford, village situé à proximité immédiate de la base, alors qu’ils étaient soupçonnés de transporter du matériel explosif. Les vérifications ont depuis écarté la présence d’explosifs: seuls des barils d’essence ont été retrouvés. Mais, derrière ce qui aurait pu n’être qu’une fausse alerte, une piste autrement plus lourde s’est dessinée. Le 30 septembre dernier, le Premier ministre Andy Burnham a confirmé que les investigations conduisaient vers la République islamique d’Iran.
Depuis, les événements se télescopent. Ce 3 octobre, deux ressortissants iraniens ont comparu devant la Westminster Magistrates’ Court, accusés de préparer un acte terroriste, ou d’aider à sa préparation, visant la communauté juive de Manchester. Dans le même temps, de l’autre côté de l’Atlantique, le président américain Donald Trump aurait évoqué une possible connexion iranienne (non confirmée par le récit officiel) avec la tentative de détournement et le drame survenu à bord du vol Flydubai reliant Dubaï à Tel-Aviv, une hypothèse que Benjamin Netanyahu n’aurait pas écartée, ayant affirmé que le pilote avait subi un profond endoctrinement islamiste. En moins d’une semaine, des abords d’une base militaire britannique aux tribunaux londoniens, jusqu’au ciel du Moyen-Orient, un même soupçon s’est ainsi invité dans plusieurs dossiers pourtant distincts: celui de l’Iran.
Revenons plus précisément sur l’incident de RAF Fairford. Car au-delà des faits eux-mêmes, c’est la réaction des autorités, et certaines zones d’ombre apparues depuis, qui inquiètent les observateurs. Premier élément: avant même que le moindre lien avec l’Iran ne soit publiquement évoqué, et alors que l’enquête n’en était encore qu’à ses premières heures, le Premier ministre Andy Burnham présidait, dès le 28 septembre, une réunion du COBRA. Loin d’être une procédure ordinaire, ce comité d’urgence du gouvernement britannique est convoqué lors de crises susceptibles d’engager la sécurité nationale: attentats, catastrophes majeures ou perturbations d’une exceptionnelle gravité. Autour de Whelford, un périmètre de sécurité de 400 mètres était parallèlement établi, quelque 85 foyers évacués et l’accès à la zone interdit pendant plusieurs jours. Un dispositif dont l’ampleur témoignait, à tout le moins, du sérieux avec lequel les autorités considéraient la menace potentielle. Mais un élément plus troublant encore est venu bouleverser le récit initial. Dans les premières heures, l’alerte avait été attribuée à l’appel au 999 d’un agriculteur des environs, dont la vigilance aurait permis d’éviter un incident potentiellement majeur. Or, selon des révélations exclusives du Times, l’un des cinq suspects aurait lui-même contacté les services d’urgence avant l’agriculteur: lorsque ce dernier aurait composé le 999, la police se trouvait donc déjà sur les lieux. Une révélation qui ouvre une nouvelle zone d’ombre au cœur de l’affaire. Pourquoi l’un des suspects aurait-il lui-même déclenché l’intervention des forces de l’ordre? Deux hypothèses, à ce stade spéculatif, émergent immédiatement : celle d’un homme pris de remords, ayant décidé au dernier moment de faire marche arrière; ou, plus déroutante encore, celle d’un appel intentionnel qui aurait fait partie du scénario dès l’origine.
Reste alors une question centrale: pourquoi RAF Fairford? Propriété du ministère britannique de la Défense, la base occupe une place singulière dans l’architecture militaire américaine: elle est exploitée et massivement utilisée par l’US Air Force dans le cadre des accords bilatéraux conclus entre Londres et Washington. Le gouvernement britannique n’y exerce pas directement des opérations, mais y maintient une présence chargée de préserver la souveraineté britannique sur le site et de veiller à la mise en œuvre de ces accords. Surtout, RAF Fairford constitue le seul aérodrome de l’US Air Force en Europe spécifiquement équipé pour accueillir ses bombardiers lourds stratégiques. Son importance se mesure également à l’ampleur des moyens militaires qui y sont présents ou déployés: 15 bombardiers B-1B Lancer et six B-52H Stratofortress; douze chasseurs furtifs F-35A Lightning II et dix F-22A Raptor; deux à quatre avions espions U-2S Dragon Lady et un à deux drones de reconnaissance RQ-4B Global Hawk; auxquels s’ajoutent quatre à six ravitailleurs KC-135 Stratotanker ou KC-46 Pegasus, deux à quatre C-17 Globemaster III et un à deux C-5M Super Galaxy destinés au transport stratégique.
Fairford est ainsi bien davantage qu’une simple base britannique: elle constitue l’un des points névralgiques de la projection de puissance américaine en Europe. Et son rôle prend une résonance toute particulière au regard de la récente guerre contre l’Iran, durant laquelle la base a été largement mobilisée au profit des opérations américaines. Téhéran avait d’ailleurs explicitement averti Londres : dès lors que le Royaume-Uni permettait aux États-Unis d’utiliser des installations britanniques, notamment RAF Fairford et Diego Garcia, dans le cadre de leurs opérations, les bases militaires britanniques pourraient être considérées par le régime iranien comme des cibles légitimes. Une menace qui, replacée dans le contexte de l’incident du 27 septembre, confère nécessairement une autre dimension au choix de Fairford. À cela s’ajoute enfin un élément géographique essentiel. À quelques kilomètres seulement de Fairford se trouve RAF Brize Norton, la plus grande station de la Royal Air Force au Royaume-Uni et un maillon essentiel de ses capacités de transport aérien et de ravitaillement. Autrement dit, la région concentre à très faible distance deux installations d’une importance militaire exceptionnelle: l’une au cœur de la projection stratégique américaine en Europe, l’autre centrale pour les opérations aériennes britanniques.
À travers cette succession d’incidents, les opérations iraniennes semblent gagner en régularité, comme si Téhéran cherchait à adresser un avertissement aux États-Unis et aux alliés ayant participé, directement ou indirectement, à la guerre. Pour l’heure, le message paraît davantage relever de l’intimidation et de la démonstration de capacité que d’une volonté assumée de provoquer des dégâts: montrer que la République islamique peut frapper, perturber ou inquiéter loin de ses frontières si elle estime y être contrainte, sans pour autant franchir immédiatement le seuil d’une confrontation ouverte. Mais cette stratégie n’est pas sans risque. Certains observateurs évoquent déjà la possibilité qu’une multiplication de telles opérations fournisse à l’administration américaine de nouveaux arguments en faveur d’une reprise des hostilités, voire qu’elles soient invoquées pour la justifier. Reste donc à voir jusqu’où ira cette guerre de l’ombre et, surtout, si elle le restera. Cette interrogation demeure, d’autant plus que se profile, dans un mois, une échéance politique majeure aux États-Unis: les élections de mi-mandat où l’occupant de la Maison Blanche pourrait avoir tout à perdre!