Lenteurs, coupures et connexions instables: au Liban, les difficultés d’Internet ne relèvent plus seulement de l’inconfort des utilisateurs. Réseau fixe vieillissant, fibre optique encore insuffisamment déployée, alimentation électrique fragile et dégâts liés à la guerre pèsent désormais sur une infrastructure devenue essentielle à l’activité économique.
Un réseau qui peine à rattraper son retard
«Pratiquement, chaque communication via WhatsApp est interrompue au moins une fois, sinon deux», témoigne Amer, attaché auprès d’une entreprise de statistiques. Badwi, cadre industriel, évoque de son côté les difficultés rencontrées lors des réunions sur Zoom, devenues indispensables pour travailler à distance, échanger des dossiers courants et limiter les déplacements.
Le ministre des Télécommunications, Charles Hajj, a reconnu au début du mois la vétusté du réseau, affirmant que 80 % des infrastructures étaient vieillissantes. Il a également indiqué que la guerre avait retardé le secteur d’environ six mois et que la hausse de la demande accentuait la pression sur les capacités disponibles.
Le ministre a par ailleurs annoncé une amélioration de plus de 50 % des performances du réseau et une modernisation importante avant la fin de l’année. Il reste à savoir dans quelle mesure ces objectifs pourront se traduire rapidement par une amélioration perceptible pour les utilisateurs.
Quand Internet devient un outil de production
Au Liban, les défaillances de la connexion dépassent désormais largement le simple inconfort des particuliers: elles ont un coût économique et pénalisent directement les entreprises.
Pour ces dernières, ces dysfonctionnements peuvent se traduire par des pertes de temps, de productivité et, dans certains cas, de clients. Dans une économie libanaise largement fondée sur les services et tournée vers l’étranger, une connexion fiable est devenue un véritable outil de production.
Elle permet notamment aux développeurs, consultants, designers et autres professionnels de vendre leurs services à l’international sans quitter le Liban. La qualité du réseau devient ainsi un facteur de compétitivité, au même titre que la fiabilité de l’alimentation électrique et des infrastructures de transport.
Une connexion instable peut donc affecter directement la capacité des entreprises et des travailleurs indépendants à fournir leurs services, respecter leurs délais et rester connectés à leurs clients étrangers.
Le poids du réseau fixe vieillissant
Le problème est particulièrement visible sur le réseau fixe. Une partie importante des connexions repose encore sur des infrastructures anciennes, notamment le cuivre. Ogero précise d’ailleurs que les débits proposés sur les lignes xDSL dépendent directement de la distance par rapport au central et de la qualité de la ligne en cuivre.
Or, le remplacement du cuivre par la fibre optique a pris du retard. Lancé en 2018, le programme FTTH avait été fortement ralenti par la crise financière de 2019, avant de subir les conséquences de la guerre. Sa relance a été annoncée fin 2025, avec un objectif de plus de 325 000 foyers supplémentaires.
Le déploiement se poursuit en 2026: Ogero répertorie désormais plusieurs dizaines de localités concernées par des projets FTTH ou des solutions hybrides fibre/LTE-A. Mais la couverture reste progressive, alors que les besoins en connectivité augmentent.
L’électricité, un maillon critique
À cette faiblesse structurelle s'ajoute celle de l'alimentation électrique. La qualité du service Internet dépend en effet aussi de la disponibilité de l’électricité, un facteur moins visible pour l’utilisateur mais déterminant pour le fonctionnement des équipements du réseau.
Ogero avait déjà identifié l’électricité comme l’un de ses principaux problèmes opérationnels. Les coupures de courant peuvent contraindre certains centraux et équipements à fonctionner sur des solutions de secours ou, dans certains cas, à être temporairement arrêtés.
La situation énergétique demeure fragile. En juillet 2026, Électricité du Liban (EDL) expliquait que la capacité de production disponible ne dépassait qu’environ 500 MW, alors que la faiblesse des capacités provoquait des variations de fréquence et de tension susceptibles d’entraîner des sorties intempestives d’éléments du réseau.
Autrement dit, une connexion Internet peut être techniquement disponible, mais devenir instable lorsque l’alimentation électrique des équipements qui la transportent est perturbée.
Une demande en forte progression
À ces contraintes structurelles s’ajoute l’évolution rapide des usages. Télétravail, visioconférences, streaming, services en ligne et intelligence artificielle accroissent les besoins en capacité, alors que les infrastructures doivent rattraper plusieurs années de sous-investissement.
L’enjeu est aussi financier: maintenir des équipements vieillissants coûte cher, tandis que leur modernisation nécessite des investissements importants. Le problème dépasse ainsi les pannes ponctuelles: il renvoie à un sous-investissement accumulé au fil des années.
Les réseaux non autorisés: un manque à gagner pour l’État
Le secteur est également marqué par le poids des réseaux non autorisés. Plus de 100 000 abonnés y seraient connectés, contre près de 420 000 aux réseaux agréés, selon le ministre des Télécommunications Charles Hajj. Pour l’État, ces réseaux représentent notamment un manque à gagner et un enjeu de régularisation.
En 2026, l’Autorité de régulation des télécommunications a engagé leur migration vers des fournisseurs agréés et lancé une procédure de régularisation.
Au-delà des coupures ponctuelles, les difficultés d’Internet au Liban révèlent ainsi un enjeu plus large: celui d’une infrastructure essentielle à l’économie qui doit rattraper plusieurs années de retard, alors même que les besoins des utilisateurs et des entreprises continuent d’augmenter.