Le pogrom du 7 octobre 2023 est un tournant sur lequel il faudrait revenir pour comprendre les dynamiques en cours et en jauger l’impact. Ce n’est assurément pas un fait divers dans une région en proie à des débâcles incessantes. En effet, il y a une rupture à partir de laquelle il faut repenser l’avenir d’un ordre régional qui glisse de l’éclatement à la dislocation, sans perspective discernable. 

C’est une région qui progresse au gré de conflits destructeurs, lesquels ne renvoient qu’au nihilisme engendré par le fondamentalisme islamique sous toutes ses formes. Il n'est pas surprenant de retrouver Dieu comme principe de destruction, comme le répètent sans cesse les formations islamistes qui constituent jusqu'à présent l'unique répertoire d'un islam en état de crise endémique. Il faudrait scruter l’au-delà de cette crise pour en comprendre la portée et les incidences à des niveaux divers.

Le pogrom qui s’est déroulé le 7 octobre fait appel à une grammaire aux règles linéaires qui se répètent à l’envi avec des déclinaisons multiples. Les conflits à somme nulle ponctuent les parcours conflictuels sans déviations majeures. Le conflit israélo-palestinien est symptomatique d’une logique conflictuelle inhérente qui se déploie depuis plus de cent ans avec des accentuations multiples mais aux verrouillages identiques. L’échec répété des négociations et des accords de paix finalisés n’est pas une simple coïncidence. Ainsi, la donne conflictuelle s’enrichit de facteurs de complication qui s’agrègent au fil des jours, rendant difficile la compréhension. 

La donne conflictuelle s’enrichit de facteurs de complication qui s’agrègent au gré des jours au point de se méprendre sur la trame des enjeux à traiter. Le point culminant de la dynamique en cours commence avec la destruction de la stratégie des plateformes opérationnelles intégrées, mise en place par le régime iranien pour anéantir l'État d'Israël, en s'appuyant sur un cercle de feu destiné à sa destruction. Patiemment construit pendant plus de deux décennies, ce modèle de conflictualité diffuse est venu à terme suite à la destruction systématique du continuum stratégique qu’il a institué tout au long des frontières factices d’un Proche-Orient sans repères. 

La destruction de cette plateforme opérationnelle a mis entièrement à nu les fragilités structurelles d’un ordre géopolitique qui ne tient à rien et aux équilibres précaires. Ce conflit s’inscrit au point de recoupement de l’interne et de l’externe et remet en question la définition même des conflits internationaux aux bornes fluides qui se déplacent au gré des contingences qui les définissent. Ce qui est remis en cause, ce sont des équilibres géostratégiques et géopolitiques, ainsi que des modèles de société, d’intégration et de désintégration que l’on croyait stables, alors qu’il n’en est rien. 

Quid de la paix alors que la stabilité géopolitique, la cohésion interne des États et des sociétés, la prolifération des lignes de clivage et les consensus idéologiques dans leurs variations ont non seulement éclaté mais sont désormais irréparables? Nous sommes véritablement confrontés à un scénario de chaos originel qui interpelle et nécessite créativité ainsi qu'un travail d’édification à tous les niveaux pour reconstruire les schémas et les institutions politiques dans cette région du monde. Le conflit israélo-palestinien est symptomatique d’une modernité faillie et de ses configurations mutantes. 

Il est inconcevable de repenser l’ordre régional à venir sans une mutation géostratégique qui mette fin à la projection impériale iranienne et à ses émules. Cela est particulièrement vrai dans une région où les dictatures se relaient et où les moteurs d’une conflictualité structurelle se reproduisent sans variation. Il serait illusoire de parler d’une paix régionale si le régime iranien n’est pas défait. L’illusion d’une diplomatie de fin des conflits bute sur les faits durs des impérialismes islamiques alternés, sur l’inexistence des consensus internes au sein de sociétés où la violence sert de principe régulateur et que rien ne lie. 

L’absence des liens de civilité n’est pas un hasard. Cette absence de liens de civilité reflète la pulvérisation des cadres de référence dans des sociétés dépourvues de toute normativité capable de fonder la transcendance d’un ordre social et politique consensuel, lequel sert de principe d’agrégation et d’unité. La fin de la saga impériale de l’islamisme iranien peut-elle inspirer des modèles d’intégration régionale consensuels et démocratiques? Rien n’est moins sûr? Néanmoins, cette situation est de nature à relancer les dynamiques politiques et intellectuelles, que ce soit sur de nouvelles pistes de recherche ou en réponse aux avatars d’un vide abyssal. Le crépuscule des idoles peut nous renvoyer à des déserts sans fin où le nihilisme ne fait pas exception. 

Il serait vain d’attendre des épilogues heureux lorsque les prédicats d’une paix viable sont absents. Les négociations concernant la navigation des voies maritimes, les scénarios de dénucléarisation, de démilitarisation des conflits, de négociation des frontières et de diplomatie de fin des conflits n'ont pas de sens sans un changement de paradigme. Cela montre à quel point nous en sommes éloignés. 

Le changement des rapports de force, la reconfiguration des schémas de sécurité stratégique au Proche et Moyen-Orient sont des passages obligés si l’on veut des scénarios de paix viables et porteurs de démocratie. Les évolutions politiques au Proche-Orient sont de mauvais augure, et les lignes de clivage sont loin de se stabiliser, alors que les négociations butent sur des interdits idéologiques et des conflits identitaires dûment instrumentalisés par des politiques impériales en état de mutation continue.