La mort inexpliquée d’une technicienne d’un institut spécialisé dans la peste en Sibérie a suffi à réveiller l’un des mots les plus chargés de l’histoire des épidémies. La Russie affirme qu’aucun cas de peste n’a été identifié et qu’aucun agent pathogène dangereux n’a été retrouvé lors des analyses, tandis que l’Organisation mondiale de la santé continue de demander des précisions. Au Liban, aucun cas n’a été déclaré ces dernières années. Mais la peste n’a jamais disparu de la planète – et elle a, autrefois, bel et bien traversé le Liban.

L’alerte est partie d’Irkoutsk. Une technicienne de 28 ans travaillant dans un institut russe spécialisé dans la lutte contre la peste et d’autres maladies infectieuses est décédée début octobre après une pneumonie sévère d’origine indéterminée.

Près de 200 contacts ont initialement été placés sous surveillance. Les autorités sanitaires russes affirment que les analyses n’ont détecté aucun agent dangereux lié à son activité professionnelle et qu’une grande partie des personnes isolées ont depuis quitté la quarantaine. Aucune infection par Yersinia pestis, la bactérie responsable de la peste, n’a été officiellement confirmée.

À ce stade, il existe donc une alerte sanitaire et des interrogations, mais pas d’épidémie de peste démontrée.

Trois pandémies qui ont marqué l’histoire

La peste ne commence pas avec la «mort noire» du Moyen Âge.

La première grande pandémie historiquement associée à Yersinia pestis débute en 541, sous l’empereur Justinien. Pendant plusieurs vagues, elle frappe l’Empire byzantin, le bassin méditerranéen, l’Europe et le Proche-Orient.

Mais c’est la deuxième pandémie qui laissera la trace la plus profonde dans la mémoire collective.

À partir de 1347, la peste noire balaie l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Les estimations varient, mais elle aurait emporté entre 30 et 50% de la population européenne en quelques années, soit des dizaines de millions de personnes.

La maladie ne disparaît ensuite pas brutalement. Elle revient pendant des siècles par vagues successives. Londres perd plus de 100.000 habitants lors de la grande peste de 1665. Marseille est frappée en 1720 par une épidémie qui tue des dizaines de milliers de personnes dans la ville et en Provence.

Une troisième pandémie démarre au XIXe siècle en Chine avant d’atteindre Hong Kong, l’Inde et de nombreux ports à travers le monde. C’est à Hong Kong, en 1894, qu’Alexandre Yersin identifie la bactérie responsable de la maladie. Elle prendra plus tard son nom: Yersinia pestis.

La peste n’a pas disparu: ce qui a changé, c’est notre capacité à la détecter, l’isoler et la traiter.

Le Liban a lui aussi connu la peste

Le territoire du Liban actuel n’a pas été épargné.

En 1348, la peste noire atteint le Levant après avoir ravagé l’Égypte et la Palestine. Les chroniques de l’époque évoquent son passage par les villes côtières, notamment Sidon et Beyrouth, avant sa progression vers Damas.

D’autres vagues frappent ensuite la région durant les siècles suivants. À l’époque ottomane, des épisodes touchent encore Beyrouth, Tripoli et plusieurs régions de l’actuel Liban et de la Syrie. Face aux épidémies, certaines populations quittent les villes et gagnent les zones montagneuses dans l’espoir d’échapper à la contagion.

La maladie influence même l’organisation sanitaire de Beyrouth.

Karantina, mémoire d’une ancienne peur

Le nom du quartier de la Karantina constitue encore aujourd’hui une trace très concrète de cette histoire.

Au XIXe siècle, un lazaret est établi à proximité du port de Beyrouth. Les voyageurs et équipages provenant de navires considérés à risque pouvaient y être maintenus en quarantaine avant d’être autorisés à entrer dans la ville.

La peste faisait partie des maladies que ces dispositifs sanitaires devaient empêcher de débarquer avec les voyageurs et les marchandises.

Le mot «Karantina», toujours employé par les Beyrouthins, porte ainsi la mémoire d’une époque où la quarantaine constituait l’un des rares moyens disponibles pour tenter de contenir les grandes épidémies.

Une maladie toujours présente dans la nature

La peste n’appartient pourtant pas uniquement aux livres d’histoire.

Yersinia pestis continue de circuler chez certains petits mammifères et les puces qui les parasitent. Des cas humains sont encore régulièrement signalés, notamment en République démocratique du Congo et à Madagascar. Des foyers naturels persistent également dans certaines régions d’Asie et des Amériques.

La forme bubonique est la plus fréquente. Elle se manifeste notamment par de la fièvre, des frissons, une grande faiblesse et l’apparition de ganglions extrêmement douloureux, les fameux bubons.

Sans traitement, sa létalité peut atteindre 30 à 60%.

Lorsque la bactérie se multiplie dans le sang, elle peut provoquer une forme septicémique. Lorsqu’elle atteint les poumons, elle devient une peste pulmonaire, la forme la plus préoccupante en matière de transmission entre humains.

Cette dernière peut se transmettre par les sécrétions respiratoires lors de contacts rapprochés. Sans traitement, les formes pulmonaire et septicémique peuvent être rapidement mortelles.

Mais le paysage médical n’a plus rien à voir avec celui du XIVe siècle. La peste est aujourd’hui une infection bactérienne identifiable et sensible aux antibiotiques lorsqu’ils sont administrés suffisamment tôt.

Dans la forme pulmonaire, la rapidité de la prise en charge reste déterminante.

Au Liban, aucun signal actuel

La peste figure toujours parmi les maladies infectieuses soumises à surveillance et à déclaration au Liban.

Aucun cas n’a été déclaré dans le pays en 2024 ni en 2025. Les données nationales disponibles pour 2026, arrêtées au 7 août, n’en rapportaient également aucun.

La peste a traversé le Liban et laissé sa trace jusque dans Karantina. Aujourd’hui, aucun cas n’y est déclaré.

Cette absence ne signifie pas qu’il serait inutile de surveiller la maladie. Le principe même de la surveillance épidémiologique est de continuer à rechercher certaines infections rares afin de pouvoir identifier rapidement un éventuel cas importé ou inhabituel.

L’incident russe ne constitue donc, à ce stade, aucun signal de menace pour le Liban.

Il rappelle en revanche une réalité fascinante de l’histoire des maladies infectieuses: certaines peuvent traverser les siècles sans réellement disparaître.

La peste a ravagé des empires, vidé des villes et laissé jusque dans Beyrouth la trace de son passage à travers le nom d’un quartier.

Aujourd’hui, elle peut encore tuer lorsqu’elle n’est pas reconnue et traitée à temps. Mais elle n’est plus cette maladie mystérieuse et pratiquement invincible qui terrorisait le monde médiéval.