À l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, célébrée ce 10 octobre sous le thème «À l’écoute de l’expérience vécue: des voix authentiques pour un réel changement», l’OMS invite à déplacer le centre de gravité des soins: ne plus seulement parler des personnes souffrant de troubles psychiques, mais construire avec elles les politiques et les services qui les concernent. Au Liban, où crises économiques, explosion du port, pandémie et conflits successifs ont profondément pesé sur la santé mentale, cette idée figure désormais dans la stratégie nationale.

Plus d’un milliard de personnes vivent aujourd’hui avec un problème de santé mentale dans le monde. Pourtant, l’accès aux soins reste insuffisant et les systèmes reposent encore trop souvent sur l’hôpital plutôt que sur des services proches de la communauté.

Au Liban, une souffrance mesurée

Une enquête menée auprès de 1.000 adultes libanais retrouvait des résultats de dépistage compatibles avec une dépression probable chez 47,8% des participants, une anxiété probable chez 45,3% et un stress post-traumatique probable chez 43,5%.

Ces chiffres ne constituent pas des diagnostics individuels, mais ils donnent la mesure de la détresse accumulée après plusieurs années de crises.

Chez les enfants, les séquelles des conflits restent elles aussi visibles. Une enquête réalisée après la guerre montrait que 72% des parents ou personnes s’occupant d’enfants les avaient vus anxieux ou nerveux, tandis que 62% les avaient trouvés tristes ou déprimés.

Derrière ces chiffres se trouvent aussi ceux qui renoncent à consulter, ceux qui craignent d’être jugés et ceux qui ne savent simplement pas vers qui se tourner.

La stigmatisation éloigne encore des soins

Une étude récente menée par des chercheurs de la Lebanese American University auprès de jeunes adultes vivant au Liban et déclarant un diagnostic psychiatrique a montré que des niveaux plus élevés de stigmatisation et de détresse étaient associés à une moindre disposition à demander une aide professionnelle.

Le message est important: dire «parlez-en» ne suffit pas.

Il faut aussi réduire la honte intériorisée, rendre les soins accessibles et créer un environnement dans lequel consulter un psychiatre ou un psychologue ne soit plus perçu comme un aveu de faiblesse.

Au Liban, parler de santé mentale ne suffit plus: il faut aussi donner une place à ceux qui la vivent.

Le patient n’est plus seulement un patient

C’est précisément le cœur du thème retenu cette année.

Une personne ayant traversé une dépression sévère, une hospitalisation psychiatrique, des crises d’angoisse ou un trouble psychotique possède une expérience que le médecin, le chercheur ou le décideur ne peut pas entièrement reconstruire de l’extérieur.

Cette connaissance n’est pas supérieure à l’expertise médicale. Elle la complète.

Le Liban a déjà intégré cette idée dans sa Stratégie nationale de santé mentale 2024-2030, qui prévoit d’associer davantage les personnes concernées à la conception des services et des politiques de santé mentale.

L’approche vise également à développer des soins plus proches de la communauté, davantage centrés sur le rétablissement, l’autonomie et les droits du patient.

À l’Hôtel-Dieu de France, par exemple, l’hospitalisation psychiatrique s’intègre désormais à un dispositif comprenant consultations externes, hôpital de jour, réhabilitation psychosociale et réinsertion.

Step-by-Step, une réponse née au Liban

Près de 1.250 personnes ont participé au Liban aux essais du programme numérique Step-by-Step, développé avec l’OMS et le Programme national de santé mentale.

Le principe est simple: cinq modules d’auto-assistance destinés notamment aux personnes souffrant de dépression ou d’anxiété, accompagnés d’un soutien bref assuré par une personne formée.

Chez les participants libanais, 46% ont vu leurs symptômes dépressifs diminuer de plus de moitié, contre environ 14% dans le groupe témoin.

Le programme est aujourd’hui intégré à l’offre nationale et a été présenté en 2026 par l’OMS comme une innovation prometteuse pour les contextes fragiles ou humanitaires.

Pour les situations de détresse aiguë, le 1564 reste par ailleurs la ligne nationale de soutien psychologique et de prévention du suicide, accessible 24 heures sur 24.

De la parole au pouvoir d’agir

La Journée mondiale de la santé mentale 2026 pose finalement une question différente.

Il ne s’agit plus seulement de convaincre une personne en souffrance de parler. Il faut aussi décider ce que l’on fait de sa parole une fois qu’elle a été entendue.

Au Liban, les outils existent, une stratégie est en place et certaines solutions commencent à produire des résultats.

Le prochain progrès ne se mesurera donc pas seulement au nombre de consultations, de campagnes ou de lignes d’écoute.

Il se mesurera aussi à la place réellement accordée à ceux qui connaissent la maladie mentale de l’intérieur.