Pour le Yichouv comme pour les maronites, le principal défi consistait à soustraire la Palestine juive et le Liban chrétien au projet de Grande Syrie revendiqué par les nationalistes arabes.

L’Orient est souvent perçu comme un espace homogène, sans distinction entre le Moyen-Orient et le Levant, ni entre les différentes ethnies qui le composent. Cet espace est généralement présenté comme anti-occidental et, surtout, antisémite. L’Église catholique des années 1930 est, elle aussi, souvent dépeinte comme antisémite, pactisant occasionnellement avec le nazisme ou préférant détourner le regard, bien qu’il existât en Europe de nombreux exemples de catholiques ayant mérité le titre de « Justes ».

Le Levant

Il existait également au Levant une Église catholique qui, tout au long des années 1930 et 1940, réserva au Yichouv un accueil chaleureux. Ce fut une époque où maronites et Juifs semblaient renouer avec un voisinage interrompu depuis trop longtemps.

Ces deux anciens peuples du Levant ont connu les grands empires de l’Antiquité, les calamités sous les Mamelouks, le redressement et la reconstruction sous les Ottomans et, surtout, les génocides du XXᵉ siècle: Kafno (la grande famine de 1914-1918) pour les Maronites, et la Shoah (1939-1945) pour les Juifs. Leurs similitudes historiques et culturelles furent encore renforcées par ce que le dirigeant Haïm Arlosoroff définissait, en 1933, comme une «communauté naturelle de destin»(1).

Dans une lettre adressée à l’archevêque maronite de Beyrouth, Ignatios Moubarac, Haïm Weizmann, président de l’Agence juive, qualifiait leurs deux communautés de «deux peuples progressistes du Moyen-Orient(2).

 

La synagogue Magen Avraham

Le point de vue des Maronites ne différait guère de celui du Yichouv. Quoi de plus révélateur que le discours prononcé par le patriarche Antonios Arida à la synagogue Magen Avraham de Beyrouth, le 21 avril 1937? En présence du grand rabbin Chabbetay Bahbout, le patriarche bénit et fit l’éloge de la communauté juive du Liban ainsi que de l'implantation juive en Palestine. C’est à cette occasion qu’il prononça sa célèbre formule: «Ils sont la voie du destin et des buts des Chrétiens du Liban»(3).

Cette déclaration témoigne d’une profonde conscience des liens historiques et spirituels unissant ces deux communautés, ainsi que d’une amitié judéo-chrétienne exceptionnelle à une époque marquée par la montée du nazisme.

L’accueil fut empreint d’émotion et de solennité: les rues étaient ornées des drapeaux pontifical, libanais et français, de pampres, de guirlandes et de tentures. Un arc de triomphe avait été dressé à l’entrée de la synagogue, sur lequel on pouvait lire, en hébreu: «Hosanna! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur».

 

Levant et Moyen-Orient

La perception de ces deux peuples comme étant «au Moyen-Orient» mais non «du Moyen-Orient», selon une formule courante dans les années 1930 et 1940, révèle une méconnaissance de l’histoire. Elle procède notamment d’une confusion entre le Moyen-Orient et le Levant. Il s'agit, en réalité, de populations autochtones de cette terre levantine, à laquelle elles appartiennent historiquement et culturellement.

Bien que les populations arabes du Levant les aient souvent perçues comme des chevaux de Troie ou des avant-postes de l’impérialisme occidental, pour reprendre l’expression de William Harris(4), Juifs et maronites relèvent d’une culture profondément enracinée dans cette terre et dans son histoire plusieurs fois millénaire.  

 

La Grande Syrie

Leur histoire moderne fut marquée par une opposition existentielle à l’idéologie arabiste d’une Grande Syrie. Pour Scott Abramson(5), les Maronites du Liban et les Juifs de Palestine se heurtèrent simultanément à une résistance arabe attachée à une conception impériale de la région et à la préservation de l’intégrité de la Syrie.

Dès le mois d'avril 1920, à la suite de l’attribution des mandats britannique et français par la conférence de San Remo, les agressions commencèrent en Palestine et au Liban. Les Juifs de Jérusalem subirent les premières violences. Le mois suivant, le village maronite d'Aïn-Ebel fut attaqué et incendié, faisant plusieurs dizaines de morts. En mai 1921, les exactions reprirent contre les habitants juifs de Jaffa.

Le message était clair: la Syrie géographique constituait une entité politique arabe et indivisible. Cet avertissement s’adressait aussi bien aux populations chrétiennes et juives du Levant qu’aux puissances mandataires. Il venait confirmer les résolutions du second Congrès général syrien, réuni à Damas quelques semaines auparavant, qui avait proclamé l’indépendance et l’indivisibilité de la Grande Syrie.

Jamais le projet de la Grande Syrie ne cessa d’être une priorité pour les dirigeants arabes. Ils furent prêts à le réaliser à tout prix, au besoin en faisant abstraction de leurs propres principes. Le 3 janvier 1919, l’émir hachémite Fayçal ibn Hussein, chef de la Révolte arabe, conclut avec Haïm Weizmann un projet d’accord par lequel il reconnaissait la Déclaration Balfour en échange de la création d’un État arabe en Syrie. La Conférence de San Remo et le premier Congrès général syrien de juillet 1919 rendirent cet accord caduc, mais les ambitions arabes ne s’arrêtèrent pas là. En 1921, Riad el-Solh reprit à son compte les négociations avec Haïm Weizmann.

En 1934, Riad el-Solh proposa à Moshé Shertok et David Ben Gourion une sorte de «Déclaration Balfour» arabe. Il s’engageait à reconnaître le droit des Juifs sur la Palestine en contrepartie de la reconnaissance, par les sionistes, de la Grande Syrie arabe(6) comprenant le Liban. En 1936, il renouvela cette proposition auprès de Haïm Weizmann(7).

À la même époque, les commerçants sunnites de Beyrouth n’hésitèrent pas à nouer des contacts avec les sionistes, leur promettant d’acquérir pour leur compte les terrains que les sunnites palestiniens refusaient de vendre(8).

Malgré ces initiatives, les arabistes continuèrent d’accuser les maronites d’être des «traîtres sionistes».

 

Un défi existentiel

Pour le Yichouv comme pour les maronites, le principal défi consistait à soustraire la Palestine juive et le Liban chrétien au projet de Grande Syrie revendiqué par les nationalistes arabes. Dans un premier temps, les uns comme les autres bénéficièrent du soutien des grandes puissances, dont les objectifs convergèrent avec leurs aspirations. Ainsi, la Grande-Bretagne publia la Déclaration Balfour, tandis que la France proclama la création du Grand Liban. À l'inverse, comme l’a montré Scott Abramson, la plupart des autres composantes du Levant demeurèrent des « orphelines politiques », ne bénéficiant d'aucune puissance tutélaire ni d'aucun soutien européen(9).

Le Yichouv et les Maronites comptaient parmi les sociétés les plus organisées et les plus dynamiques du Levant. Structurés sur les plans culturel, économique et politique, ils se distinguaient par leur forte cohésion communautaire et par des projets nationaux affirmés, dans une région longtemps structurée par des logiques impériales ou califales plutôt que nationales. C’est dans ce contexte que naquit, chez ces deux peuples, la volonté de préserver leurs particularismes et de se distinguer de l’ensemble syrien(10).