Les autorités libanaises ont arrêté deux hommes soupçonnés d’appartenir au Hezbollah, dont Haitham Amhaz et Ali al-Kurdi, accusés d’avoir transporté clandestinement une demi-tonne d’explosifs à destination de Beyrouth, a indiqué à l’AFP une source judiciaire sous couvert d’anonymat.

Les deux suspects ont été interpellés jeudi après-midi à un poste de contrôle de sécurité à Dahr al-Baidar, dans l’est du Liban, alors qu’ils circulaient en direction de la capitale. La fouille de leur véhicule a permis la découverte de près de 792 kilogrammes d’explosifs, dont 281 kilogrammes de pentrite (explosif brisant secondaire particulièrement puissant et rapide, découvert en 1894, cet explosif est réputé pour sa grande puissance de destruction, affichant un facteur d'efficacité relative de 1,66 par rapport au TNT), 206 kilogrammes de C4, selon la même source, et 307 kg de TNT (un des explosifs secondaires les plus célèbres et les plus utilisés au monde, notamment en raison de sa grande stabilité).

D’après les premiers éléments de l’enquête, l’un des hommes serait le fils d’un responsable du Hezbollah, tandis que le second serait également membre du mouvement pro-iranien. Le 9 octobre, des roquettes et environ 24 kilogrammes de TNT auraient été interceptés près d’Al-Qasr, à proximité de la frontière syrienne. Enfin, le 12 octobre, une nouvelle cargaison contenant environ 200 kilogrammes d’explosifs aurait été découverte dans le même secteur. Selon les informations rapportées, elle était destinée à être introduite clandestinement au Liban depuis la Syrie. La destination finale de la cargaison demeure toutefois inconnue.

Les autorités libanaises n’ont, à ce stade, pas officiellement confirmé ces informations. Samedi, le ministre de la Justice, Adel Nassar, a néanmoins assuré sur le réseau social X que «l’enquête sur les explosifs saisis, et tout ce qui en découle, se poursuivra jusqu’au bout».

Au-delà de la quantité saisie, c’est aussi la nature des explosifs qui interpelle: le TNT et le C4 sont deux substances aux propriétés distinctes, mais toutes deux connues pour leur puissance destructrice et leur utilisation dans des opérations militaires ou des attentats.

C-4: Derrière la chimie, l’enjeu sécuritaire

Le C-4, ou Composition C-4, est un explosif plastique principalement utilisé dans le domaine militaire et pour certaines opérations de démolition spécialisées. Sa texture malléable lui permet d’épouser différentes formes, ce qui facilite son adaptation à des usages spécifiques. En raison de sa puissance et des risques liés à sa manipulation, son emploi est strictement encadré, il peut provoquer des dégâts matériels considérables et des blessures graves, voire mortelles. L’explosion peut entraîner des brûlures, des lésions internes causées par l’onde de choc, des hémorragies ainsi que des blessures dues aux éclats et aux débris projetés. L’ampleur des dégâts dépend notamment de la quantité d’explosif, de la proximité des personnes et de la configuration des lieux.

Selon la version avancée par le Hezbollah, les explosifs seraient destinés à ses opérations contre Israël. Mais la présence de C4 dans une cargaison attribuée à des membres présumés du mouvement pro-iranien n’est pas sans rappeler un passé marqué par plusieurs attentats et assassinats au Liban, dans lesquels l’utilisation d’explosifs a été évoquée ou documentée.

Des assassinats politiques marqués par l’usage d’explosifs

Au Liban, plusieurs assassinats politiques et attentats ont marqué les deux dernières décennies, visant des personnalités politiques, des journalistes et des responsables sécuritaires. Le 14 février 2005, l’ancien Premier ministre Rafic Hariri est tué dans un attentat à Beyrouth, pour lequel une charge d’environ 3 000 kilogrammes d’explosifs est avancée. Quelques mois plus tard, le journaliste Samir Kassir est assassiné le 2 juin 2005, suivi de l’ancien secrétaire général du Parti communiste libanais, Georges Hawi, le 21 juin. Le 25 septembre de la même année, la journaliste May Chidiac survit à une tentative d’assassinat impliquant une charge estimée à 500 grammes de TNT et C4.

La série d’attentats se poursuit avec l’assassinat du journaliste Gebran Tuéni, le 12 décembre 2005, avec une charge de 40 kilogrammes d’explosifs. Puis celui du député Walid Eido, le 13 juin 2007, et du député Antoine Ghanem, le 19 septembre de la même année. Le général François el-Hajj est tué le 12 décembre 2007, suivi du capitaine Wissam Eid, le 25 janvier 2008. Plus tard, le chef des Forces de sécurité intérieure, Wissam el-Hassan, est tué dans un attentat à Beyrouth le 19 octobre 2012, puis l’ancien ministre Mohammad Chatah, le 27 décembre 2013.

Les quantités d’explosifs avancées pour ces attentats varient, allant de quelques centaines de grammes à plusieurs dizaines de kilogrammes, voire plusieurs tonnes dans le cas de Rafic Hariri. Toutefois, ces chiffres doivent être rapprochés des rapports d’expertise propres à chaque affaire. La masse d’une charge ne permet pas, à elle seule, d’identifier sa composition chimique: il est donc nécessaire de distinguer les quantités rapportées de la confirmation de l’emploi de TNT ou de C4. De même, l’attribution des responsabilités doit s’appuyer sur les conclusions des enquêtes et des procédures judiciaires.

Le Hezbollah fragilisé?

La version du Hezbollah ne convainc plus les Libanais: celle d’un arsenal exclusivement destiné à combattre Israël et qui ne serait jamais utilisé sur la scène intérieure. Au regard des assassinats qui ont marqué l’histoire du Liban et des soupçons qui continuent d’entourer le mouvement chiite, cette justification est de plus en plus contestée. Aujourd’hui, plus que jamais, le Hezbollah fait face à des voix critiques qui s’élèvent contre son pouvoir et son arsenal, tandis que ses détracteurs l’accusent de chercher à intimider toute contestation, qu’elle vienne de journalistes ou d’opposants politiques. Cette contestation intervient alors que le mouvement pro-iranien voit aussi son environnement régional évoluer à son détriment. Longtemps, la Syrie de Bachar al-Assad, son allié, a constitué un axe stratégique majeur pour l’acheminement des armes et des approvisionnements fournis par Téhéran.

Mais la chute du régime Assad, fin 2024, a bouleversé cet équilibre. Depuis l’arrivée au pouvoir des nouvelles autorités syriennes, Damas a régulièrement annoncé l’interception de cargaisons d’armes soupçonnées d’être destinées au Liban, mettant en lumière les difficultés potentielles du Hezbollah à maintenir ses circuits d’approvisionnement. Le Hezbollah, qui a combattu aux côtés des forces de Bachar al-Assad pendant la guerre civile syrienne, nie toutefois toute présence sur le territoire syrien. Dans ce contexte d’affaiblissement de ses relais régionaux et de contestation croissante sur la scène intérieure, la saisie de près de 800 kilogrammes d’explosifs à Dahr al-Baidar prend une dimension particulière.

Alors que les voies d’approvisionnement du Hezbollah sont mises à l’épreuve par les bouleversements en Syrie, cette cargaison soulève une question centrale: à quoi étaient destinées ces matières explosives et quel usage le mouvement comptait-il en faire? Tant que l’enquête n’aura pas établi leur destination finale, les interrogations demeureront. Mais au Liban, où les assassinats politiques ont laissé des cicatrices profondes, cette affaire ravive un débat fondamental: celui d’un arsenal dont la finalité, selon le Hezbollah, est la confrontation avec Israël, mais dont le maintien hors du contrôle de l’État continue d’alimenter les inquiétudes.