Il fallait oser. Après la saisie de quelques centaines de kilos d’explosifs à Dahr el-Baydar, le Hezbollah ne s’est pas contenté de défendre les deux hommes arrêtés dans cette affaire. Par la voix de son député Hassan Fadlallah, il a revendiqué le véhicule et son chargement, exigé leur restitution et réclamé la libération immédiate des personnes interpellées. Le tout au nom de la «résistance» et de la lutte contre Israël.
Le message est limpide: ces explosifs appartiennent au Hezbollah, leur présence se justifie par l’occupation israélienne et les autorités libanaises sont priées de rendre ce qu’elles ont saisi.
Mais depuis quand l’appartenance à une organisation politique suffit-elle à justifier la détention et le transport de centaines de kilos d’explosifs? Et depuis quand un groupe peut-il décider seul de ce qui relève de la sécurité nationale, puis demander à l’État de s’en tenir à l’écart?
Le chargement comprenait des centaines de kilos de TNT et de C4. Le ministre de la Justice, Adel Nassar, a demandé que l’affaire soit renvoyée devant la Cour de justice. Le Premier ministre Nawaf Salam a, lui, promis que l’enquête serait menée sans indulgence ni laxisme.
Il reste désormais à la justice de déterminer la destination des explosifs et les responsabilités des personnes impliquées.
Hassan Fadlallah préfère, lui, dénoncer une campagne destinée à semer la discorde. Il reproche à Nawaf Salam et à certains responsables d'établir un lien entre cette affaire et la préparation d’assassinats.
C’est là que le discours de la milice montre ses limites. Lorsqu’il s’agit de justifier ses armes, Israël est toujours invoqué. Lorsqu’il s’agit de rendre des comptes aux autorités libanaises, le débat devient une manœuvre politique, une tentative de division ou une attaque contre la résistance.
C’est une vieille mécanique: invoquer Israël pour justifier l’existence de l’arsenal, puis invoquer la menace contre la résistance pour contester les interrogations de l’État. Dans cette logique, toute tentative de contrôle devient suspecte, toute demande d’explication risque d’être assimilée à une attaque politique et toute contestation du monopole militaire du Hezbollah peut être présentée comme un service rendu à l’ennemi.
À force d’invoquer la «résistance», la milice finit par entretenir une confusion commode entre la défense du pays et la défense de sa propre autonomie militaire.
Mais la souveraineté ne peut être à géométrie variable. Si les armes du Hezbollah sont exclusivement destinées à combattre Israël, comme le soutient Hassan Fadlallah, il lui appartient de répondre aux questions que soulève leur circulation, plutôt que de réclamer leur restitution comme si leur appartenance à la «résistance» suffisait à clore le dossier.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que Hassan Fadlallah ne s’exprime pas depuis une tribune partisane, mais depuis le Parlement libanais, en sa qualité de député de la nation. Au cœur même de l’institution censée incarner la légalité et la souveraineté de l’État, il revendique, au nom de sa formation politique, un arsenal militaire dont la maîtrise échappe aux autorités nationales. Il siège dans l’institution qui fait les lois tout en défendant une logique qui en conteste l’autorité. Difficile de mieux illustrer la contradiction d’un mouvement qui participe au système politique libanais, mais entend conserver, en parallèle, ses propres règles en matière militaire.
Le fond de l’affaire dépasse donc les kilos d’explosifs. Il touche à une contradiction politique majeure: le Hezbollah affirme défendre un pays dont il refuse de reconnaître pleinement l’autorité sur ses propres décisions militaires.
La justice devra établir les faits et les responsabilités. Mais le débat politique, lui, est déjà posé: peut-on prétendre défendre la souveraineté du Liban tout en revendiquant le droit de disposer, en dehors du contrôle exclusif de l’État, d’un arsenal militaire? À Dahr el-Baydar, le Hezbollah a confirmé que la question n’était pas théorique.