À quelques semaines des échéances électorales israéliennes et américaines, les tensions au Moyen-Orient prennent une dimension particulièrement préoccupante. Les stratégies, l’activation des proxys et des capacités militaires développées depuis des années, parfois des décennies, sont déployées pour consolider les positions des différents protagonistes avant une éventuelle nouvelle phase de négociations ou de confrontation.

Considérablement affaiblie militairement et soumise à une pression économique croissante, la République islamique d’Iran cherche à reconstituer des leviers stratégiques en multipliant les fronts indirects. L’objectif de Téhéran n'étant pas de remporter une victoire conventionnelle, mais de rendre le coût d’une confrontation suffisamment élevé pour contraindre ses adversaires à négocier.

Les conséquences de cette stratégie dépassent le Moyen-Orient, notamment sur les plans énergétique et géopolitique. Mais c’est dans la région que les tensions se font le plus durement sentir, en particulier en Arabie saoudite, dont elles révèlent les fragilités.

Riyad: lorsque l’insécurité menace la puissance économique

Pour Mohammed ben Salmane, la stabilité constitue beaucoup plus qu’un impératif sécuritaire. Elle représente le fondement sur lequel repose l’activité économique du royaume et l’ultime condition à l’attraction des investissements internationaux.

Or, les frappes houthies contre l’aéroport international du roi Khaled de Riyad, qui ont fait douze morts et plus de 300 blessés selon les autorités saoudiennes, ainsi que contre le siège d’Aramco à Dhahran, fragilisent directement cette promesse de sécurité.

Malgré des investissements considérables dans la défense, Riyad ne peut garantir une protection absolue de son territoire. L’accord de défense commune signé avec le Pakistan et la Turquie, déjà confronté à ses limites opérationnelles, ne suffit pas non plus à éliminer cette vulnérabilité.

La question devient donc moins celle de la puissance militaire saoudienne que celle de sa capacité à assurer durablement la sécurité nécessaire à son modèle économique.

Washington et MBS: les limites d’une protection sans convergence stratégique

Face à cette escalade, Riyad s’est tourné vers son principal allié, Washington, qui continue de fournir une assistance en matière de renseignement, de logistique et de défense, mais qui ne désire pas s’engager pour autant dans une guerre contre les Houthis.

Cette retenue traduit une volonté américaine de distinguer la protection d’un partenaire stratégique d’une entrée dans un conflit susceptible d’embraser l’ensemble de la région.

Mais elle révèle également les limites de la position saoudienne.

MBS continue de privilégier la diversification de ses alliances tout en maintenant ses réserves à l’égard d’une normalisation avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham. En persistant dans cette voie, le royaume risque de se retrouver réduit à négocier une désescalade avec les Houthis et Téhéran, au prix d’une sécurité précaire, tributaire d’engagements révocables à tout moment et laissant intactes les capacités militaires de ses adversaires. Une solution qui ne ferait que différer la menace, sans jamais en traiter les causes profondes.

Comment, dans ce dernier cas, convaincre les investisseurs de réengager des capitaux considérables dans un environnement où une nouvelle escalade pourrait survenir à tout moment ?

De l’Irak au Liban: les leviers régionaux de Téhéran

La pression iranienne ne se limite plus au territoire saoudien ni au front yéménite.

En Irak, la présence persistante de milices pro-iraniennes et leur influence sur les équilibres politiques constituent un autre levier potentiel. Les attaques de drones dirigées contre le royaume depuis le territoire irakien, en juillet, soulèvent la question d’une extension géographique des menaces.

Au Liban, les récentes saisies de centaines de kilogrammes d’explosifs appartenant au Hezbollah illustrent un autre aspect de cette confrontation. Le député Hassan Fadlallah a ouvertement reconnu leur appartenance à la milice, tout en exigeant leur restitution et la libération des personnes arrêtées. Une défiance flagrante envers l’autorité de l’État libanais, alors même que les décisions gouvernementales des 5 et 7 août 2025 ont consacré l’illégalité de toute activité militaire échappant à son contrôle et engagé le processus visant à démanteler la milice du Hezbollah. Une défiance d’autant plus périlleuse qu’Israël, jusqu’ici contenu par Washington, pourrait à tout moment lancer une offensive majeure visant à neutraliser le Hezbollah, au risque de faire basculer le Liban dans une nouvelle ère de confrontation.

La menace semble également dépasser les frontières régionales. Au Royaume-Uni, le Premier ministre Andy Burnham a estimé qu’un projet présumé visant la base de RAF Fairford, utilisée par les bombardiers américains, avait “très probablement” été coordonné depuis l’Iran sous la direction des Gardiens de la révolution.

Ormuz et Bab el-Mandeb: la pression économique comme instrument politique

La stratégie iranienne repose également et surtout sur la capacité de ses proxys à menacer les grandes voies de circulation énergétique et commerciale.

Les menaces houthies sur le détroit de Bab el-Mandeb s’ajoutent aux tensions persistantes autour du détroit d’Ormuz, où les négociations entre Washington et Téhéran demeurent incertaines. Ces deux passages constituent des leviers importants sur les approvisionnements, les prix des hydrocarbures et les marchés internationaux.

La «mère de toutes les bombes»: Washington durcit sa dissuasion

Dans ce contexte, les informations révélées par CNN concernant l’éventuel recours américain à la GBU-43/B, surnommée la « mère de toutes les bombes », prennent une importance particulière.

Selon des responsables américains cités par la chaîne, le Pentagone a élaboré des scénarios de frappes visant des infrastructures énergétiques et nucléaires iraniennes, susceptibles d’être exécutés si Donald Trump décidait de reprendre les opérations militaires. Une éventualité que le président américain a lui-même évoquée lors d’un entretien accordé à Newsmax, média conservateur américain, renforçant ainsi la crédibilité de cette menace militaire.

Pesant près de dix tonnes, cette bombe constitue l’une des armes conventionnelles (non nucléaires) les plus puissantes de l’arsenal américain. Elle n’a été utilisée qu’une seule fois au combat, en Afghanistan en 2017, contre des positions de l’organisation État islamique.

Son emploi contre l’Iran représenterait une escalade majeure, notamment contre des installations nucléaires profondément enfouies, comme Fordo.

Le message stratégique dépasse toutefois les caractéristiques de cette arme. Washington entend maintenir une capacité de riposte crédible tout en conservant la possibilité d’une issue négociée.

Le dossier nucléaire demeure central: l’administration Trump refuse catégoriquement que Téhéran accède à l’arme nucléaire, tandis que les installations iraniennes restent au cœur des préoccupations américaines.

Cette politique combine donc négociation et pression militaire. Elle peut renforcer la dissuasion, mais comporte également le risque qu’une démonstration de force déclenche une succession de représailles.

Une confrontation que les échéances électorales rendent plus dangereuse

À l’approche des élections américaines et israéliennes, les impératifs électoraux viennent durcir des calculs stratégiques déjà périlleux, au risque de réduire davantage les marges de manœuvre diplomatiques. Chaque protagoniste cherche à imposer son rapport de force avant de négocier, multipliant les pressions sans toujours en maîtriser les conséquences. Le danger n’est plus seulement celui d’une guerre délibérément déclenchée, mais d’un engrenage où chaque tentative de dissuasion devient un facteur d’escalade, jusqu’au point où la confrontation ne relèverait plus d’un choix stratégique, mais d’une dynamique que ses propres instigateurs seraient incapables d’arrêter.