Alors que le Liban s'enlise depuis des années dans un système électrique parallèle ruineux, l’offre concrète formulée par le Qatar lors de la visite de son Premier ministre à Beyrouth fait souffler un vent d'espoir. Entre la faillite d'un modèle basé sur les générateurs de quartier et la promesse d'infrastructures modernes financées sur le modèle BOT, le pays est-il enfin à l'aube d'une transition énergétique majeure? Analyse d'un gouffre économique et des perspectives de relance.

Le recours aux générateurs privés représente un coût considérable pour l’économie libanaise. La Banque mondiale (BM) avait estimé que les consommateurs auraient pu économiser près de 800 millions de dollars par an en se passant de ces installations, lorsque le kilowattheure coûtait environ 30 cents. Cette charge pèse d’autant plus lourd que le produit intérieur brut (PIB) libanais a reculé d’environ 40 % depuis 2019, selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.

La hausse des prix du pétrole et des tarifs des générateurs alourdit encore une facture énergétique déjà insoutenable. Ces dépenses absorbent des ressources précieuses qui pourraient être consacrées à la consommation, à l’investissement et à la production. Dans une économie déjà structurellement fragilisée, la dépendance absolue à ces moteurs de quartier constitue ainsi un frein supplémentaire et majeur au redressement du pays.

Générateurs de quartier: la guerre des prix et l'impasse du double système

Face à cette crise chronique, une concurrence informelle s’est progressivement installée entre les exploitants de générateurs de quartier. Pour attirer les abonnés, certains proposent désormais des tarifs inférieurs à ceux pratiqués par leurs concurrents des secteurs voisins. Dans certains cas, les écarts peuvent atteindre 25 à 30 %. Ce phénomène illustre un problème plus vaste: le citoyen libanais est désormais tributaire d’un marché privé de l’électricité fragmenté, qui échappe souvent à une réglementation et à un contrôle efficaces de l'État, sans véritable concurrence organisée.

Le Liban dépend aujourd’hui de deux systèmes électriques parallèles: Électricité du Liban (EDL) et près de 8 000 générateurs privés. Les ménages et les entreprises sont contraints de jongler entre les deux et de payer deux factures distinctes. Pourtant, le débat public se concentre principalement sur le tarif de EDL, sans prendre suffisamment en compte le coût total de l’électricité réellement supporté par les consommateurs.

L’enjeu est avant tout économique: le kilowattheure fourni par les générateurs privés coûterait entre 60 et 80 cents de dollar, contre un tarif estimé à 47 cents pour EDL. Si une révision tarifaire permettait à l’opérateur public d’augmenter ses heures d’alimentation et de remplacer une partie de l’électricité des générateurs, beaucoup plus coûteuse, la facture globale des Libanais pourrait diminuer.

Investir dans les infrastructures pour briser le cercle vicieux

Le coût de l’électricité ne dépend pas uniquement du prix du combustible, mais aussi de l’efficacité de la production et de la qualité de la gouvernance. Les grandes centrales bénéficient d’économies d’échelle: plus les volumes produits sont importants, plus le coût unitaire du kilowattheure peut diminuer. Elles permettent également de profiter de contrats d’approvisionnement en combustible à long terme et d’une bien meilleure efficacité opérationnelle.

Alors que d’autres pays arabes ont fait de l’électricité un levier de croissance et de compétitivité grâce à des investissements massifs dans leurs infrastructures, le Liban s’est enlisé dans la gestion d’une crise permanente, en multipliant les rafistolages temporaires. C’est précisément dans ce vide structurel laissé par l’État qu’a prospéré ce que l'on appelle désormais la «République des générateurs».

L’offre qatarie: le signal d’un retour à la normale?

C'est dans ce contexte d'impasse qu'une lueur d'espoir émerge. L’espoir d’un retour à la normale de l’approvisionnement en électricité est-il enfin fondé? Est-ce réellement pour bientôt? Les signaux envoyés par le Premier ministre et ministre qatari des Affaires étrangères, Mohammad ben Abdel Rahmane Al Thani, lors de sa visite à Beyrouth jeudi et vendredi derniers, semblent encourageants. Il a annoncé «un investissement» d’envergure destiné à servir les intérêts du Liban et du Qatar dans le secteur énergétique libanais.

Dans le cadre d’un accord proposé entre les deux États, le Liban n’aurait pas de fonds à avancer. Le Qatar financerait, réaliserait et exploiterait les infrastructures énergétiques selon le modèle BOT (Build-Operate-Transfer), pour une durée de quinze ans avant d'en remettre la propriété à l'État libanais. «Si le Liban signe samedi, nous commencerons les travaux lundi», a déclaré le responsable qatari. Une promesse présentée comme concrète, qui tranche radicalement avec les annonces successives et les projets politiques longtemps restés sans suite auxquels les Libanais ont été habitués.

Mettre fin à ce système parallèle, ce n’est pas seulement alléger les factures des ménages : c’est permettre à l’économie libanaise de disposer d'une électricité fiable, indispensable à l’investissement et à la compétitivité. Une électricité stable n’est pas un luxe, c’est la condition essentielle de toute relance économique possible pour le pays.