Défendre la liberté de manifester, condamner les violences et refuser les comparaisons qui blessent la dignité des peuples.

À chaque épisode de violences accompagnant des manifestations en France, une expression refait surface, notamment sur les réseaux sociaux: «La France se libanise.»

Une formule facile, provocatrice, mais profondément injuste. Injuste envers la France, dont elle suggère l’effondrement des institutions; injuste envers le Liban, dont elle fait un symbole de désordre et de faillite. Depuis quand les difficultés d’un pays autorisent-elles à dévaloriser un autre peuple?

Les images de vitrines brisées, de commerces pillés et d’affrontements dans les rues françaises suscitent une indignation légitime. Ces violences doivent être condamnées sans ambiguïté. Mais elles ne sauraient résumer un mouvement social, encore moins définir une nation de près de 70 millions d’habitants, forte d’une longue histoire politique, d’institutions démocratiques et d’une tradition de libertés publiques.

La France n’est pas réductible aux désordres qui traversent parfois ses rues. Elle demeure une grande nation, dont la force ne réside pas dans l’absence de crises, mais dans sa capacité à les affronter à travers le débat, le droit et ses institutions.

La démocratie ne se mesure pas à l’absence de contestation

Il existe une différence fondamentale entre manifester pour défendre ses convictions et profiter d’un rassemblement pour détruire, intimider ou piller.

Le droit de manifester constitue l’une des expressions essentielles de la démocratie. Il permet aux citoyens de contester les décisions de leurs gouvernants, de défendre leurs intérêts et de faire entendre leurs revendications. Ce droit, acquis au fil de longues luttes, ne saurait être remis en cause par les agissements de ceux qui en abusent.

Une démocratie ne devient pas fragile parce que ses citoyens descendent dans la rue. Elle le devient lorsqu’elle ne parvient plus à garantir simultanément la liberté de protester, la sécurité des personnes et le respect de la loi.

Il appartient donc aux autorités de prévenir les violences, d’en poursuivre les auteurs dans le respect des procédures judiciaires et de protéger les manifestants pacifiques. La fermeté de l’État n’a de légitimité que lorsqu’elle s’exerce dans le cadre du droit et de la proportionnalité.

Il serait tout aussi dangereux de confondre les revendications d’une population avec les débordements de certains individus. Une vitrine brisée ne saurait effacer une revendication légitime; une manifestation pacifique ne saurait davantage justifier la moindre violence.

Les crises sociales révèlent parfois des fractures profondes, des inquiétudes économiques et une défiance envers les responsables politiques. Les réduire à quelques scènes spectaculaires revient à détourner le regard des problèmes qu’elles soulèvent.

La démocratie exige précisément de savoir distinguer la contestation de la destruction.

Pourquoi faire du Liban un symbole de déchéance?

C’est ici que l’expression «la France se libanise» devient particulièrement contestable.

Le Liban traverse, nul ne peut le nier, une crise politique, économique et institutionnelle d’une exceptionnelle gravité. Son système bancaire a été profondément ébranlé, les déposants attendent toujours des réponses et les responsabilités de l’effondrement demeurent au cœur d’un débat national douloureux.

Mais ces réalités, aussi graves soient-elles, suffisent-elles à définir un pays et son peuple?

Le Liban ne se résume ni à ses crises, ni aux défaillances de ses dirigeants, ni aux souffrances qu’il endure depuis des décennies.

Il est aussi une terre de culture, de diversité, d’initiative et d’ouverture sur le monde. Un pays dont les enfants, établis sur plusieurs continents, ont contribué au développement économique, intellectuel et culturel de nombreuses nations.

Sa population a payé un prix considérable pour des crises dont elle n’est pas collectivement responsable. Malgré l’appauvrissement, les blessures de l’histoire et les défaillances institutionnelles, elle continue de faire preuve d’une remarquable capacité de résistance et de solidarité.

Reconnaître cette richesse humaine n’implique nullement de fermer les yeux sur les erreurs et les responsabilités qui ont conduit le Liban à sa situation actuelle.

Mais il existe une différence entre critiquer les institutions d’un pays et faire de son nom une expression péjorative.

Le Liban n’est pas une maladie dont la France risquerait d’être atteinte.

Cette image, au-delà de son caractère blessant, n’apporte aucune explication sérieuse aux difficultés françaises. Les deux pays ont des histoires, des structures politiques, des réalités économiques et des équilibres sociaux profondément différents.

Les comparer exige une analyse. Les confondre relève du slogan.

Deux pays, deux histoires, une même exigence de respect

La France et le Liban entretiennent des relations historiques, culturelles et humaines qui dépassent largement les circonstances politiques.

Ces liens ne doivent pas empêcher la critique. Ils devraient, au contraire, nous inciter à davantage de discernement.

La France connaît des tensions sociales et politiques qu’il serait irresponsable de minimiser. Le Liban affronte des difficultés structurelles qui exigent des réformes profondes et une véritable reddition des comptes.

Ni l’un ni l’autre ne gagnera à être enfermé dans une caricature.

Il faut également se garder de tirer de chaque manifestation violente la conclusion que la République serait menacée dans ses fondements. Les institutions françaises ont traversé des épreuves considérables. Leur avenir dépendra de leur capacité à répondre aux attentes de la société, à préserver les libertés et à restaurer la confiance.

Quant au Liban, son redressement ne pourra se construire sur la seule évocation de son passé ou de ses qualités humaines. Il nécessitera des décisions courageuses, des institutions responsables et le rétablissement d’une confiance aujourd’hui profondément altérée.

L’attachement à un pays n’oblige pas à nier ses faiblesses. Il impose, au contraire, de les regarder en face sans jamais mépriser son peuple.

Ne laissons pas les mots déformer les réalités

À l’heure où les réseaux sociaux amplifient les images les plus spectaculaires et où les jugements précèdent trop souvent les faits, les mots ont une responsabilité particulière.

Parler de «libanisation» de la France peut sembler une formule commode. Mais à force de transformer le nom d’un pays en synonyme d’échec, on finit par oublier les femmes et les hommes qui le composent, leur histoire, leurs efforts et leur dignité.

Les violences en France doivent être condamnées. Les libertés démocratiques doivent être protégées. Les difficultés du Liban doivent être reconnues et traitées avec lucidité.

Ces trois exigences ne sont pas contradictoires.

La France n’a pas besoin de dénigrer le Liban pour défendre ses institutions. Le Liban n’a pas besoin de minimiser les difficultés françaises pour faire respecter son histoire.

Une nation ne se juge pas uniquement à ses crises, mais aussi à la manière dont elle les affronte et à la capacité de son peuple à se relever.

Alors, plutôt que de répéter que «la France se libanise», posons-nous une question autrement plus utile: comment préserver la liberté, rétablir la confiance et faire respecter la loi sans sacrifier la dignité des peuples?

Car le véritable danger ne réside pas seulement dans les violences qui marquent parfois les rues. Il réside aussi dans cette facilité grandissante à remplacer l’analyse par l’amalgame et le respect par le mépris.

La France mérite mieux qu’un procès en déclin. Le Liban mérite mieux que de servir de symbole à ce déclin.