«Alors que le collecteur des factures de mon générateur de quartier se présente à ma porte le premier de chaque mois, dans l’après-midi, celui d’Électricité du Liban (EDL) peut disparaître pendant plus de quatre mois sans donner signe de vie», déplore Mona, quadragénaire travaillant dans le secteur de l’habillement. Elle ne comprend pas ces retards, alors que chaque dollar encaissé compte pour renflouer les caisses de l’établissement public, qui manque de liquidités pour acheter du combustible.
Même constat chez Nadine, femme au foyer, qui déplore l’accumulation des factures d’EDL et le poids qu’elles finissent par représenter pour le budget familial lorsqu’elles sont finalement recouvrées. «Je ne saurais même pas vous dire quelle période couvre la dernière facture que j’ai payée, tant les agents chargés du recouvrement sont en retard», explique-t-elle. Selon elle, les retards atteignent au moins six mois. La situation devient particulièrement compliquée lorsqu’un locataire quitte son logement au terme du bail, ajoute-t-elle.
Des contrats renouvelés malgré des performances contestées
En septembre 2025, le ministre des Finances, Yassine Jaber, puis, en octobre 2026, le ministre de l’Énergie et de l’Eau, Joe Saddi, ont publiquement reconnu les performances décevantes des sociétés prestataires de services de distribution d’EDL, communément désignées par l’acronyme DSP. Ces entreprises privées assurent, pour le compte de l’établissement public, la maintenance, la réparation et l’extension du réseau, l’installation des compteurs, le relevé des consommations, la facturation, le recouvrement des factures ainsi que le service à la clientèle.
Malgré les critiques visant leurs résultats, leurs contrats ont été renouvelés. Depuis 2012, BUS, NEU, KVA et Mrad interviennent dans différentes zones du territoire. Sur décision du Conseil des ministres, leurs contrats ont été prolongés d’un an, renouvelable une seule fois, à l’exception de celui de KVA, dont la prolongation est limitée à six mois.
Pourquoi les autorités laissent-elles la situation perdurer?
Interrogée par Ici Beyrouth, une source au sein du conseil d’administration d’EDL explique que le renouvellement des contrats s’imposait, les accords précédents étant arrivés à échéance. Il était, en effet, impossible d’élaborer de nouveaux cahiers des charges en seulement deux mois. La prolongation a toutefois été assortie d’une condition: faire avancer la procédure de préqualification des candidats et élaborer un nouveau cahier des charges. Ces deux chantiers sont actuellement en cours. Un appel d’offres d’envergure devrait ainsi être lancé d’ici un an, dans le cadre de la refonte annoncée du secteur.
Dans l’intervalle, les contrats ont été provisoirement remaniés afin d’élargir les prérogatives des prestataires. Les DSP disposent désormais d’une plus grande marge de manœuvre, notamment pour couper l’alimentation des abonnés qui ne règlent pas leurs factures et accélérer l’installation des compteurs. Sous les anciens contrats, ils ne pouvaient agir de leur propre initiative et restaient tributaires des procédures et des autorisations d’EDL.
Une prolongation faute d’alternative ?
Interrogée à son tour par Ici Beyrouth, une source au ministère de l’Énergie et de l’Eau indique que des indicateurs clés de performance (Key Performance Indicators, ou KPI) ont été intégrés aux contrats afin de mieux encadrer l’action des prestataires et de permettre, le cas échéant, de les sanctionner. Cette mesure doit assurer un meilleur suivi de leurs résultats dans l’attente de la refonte du secteur.
La source reconnaît néanmoins les limites du dispositif actuel et révèle que des experts travaillent à une transition vers le modèle de Distribution System Operator (DSO), ou opérateur de réseau de distribution. Le Liban serait alors divisé en neuf zones. L’objectif est de confier à chaque opérateur une responsabilité plus intégrée dans la gestion du réseau et les résultats obtenus, sur la base d’objectifs de performance mesurables. Un modèle proche de celui qui fonctionne actuellement à Zahlé.
Pour l’heure, aucune solution de remplacement aux DSP n’est envisagée. Les autorités invoquent la nécessité d’assurer la continuité du service public et d’éviter toute interruption des opérations. Elles doivent aussi composer avec le manque criant de personnel à EDL: l’établissement ne compte que 800 employés, alors que 5 000 postes restent vacants. C’est tout expliqué.