Les épisodes du trafic d’explosifs et des médicaments périmés remettent en relief la fiction étatique et ses compromissions avec la mafia chiite de manière directe. L’incapacité de l’État résulte des relations équivoques qu’il entretient avec le duo chiite, qui navigue dans les eaux troubles d’une complicité favorisant la politique de domination chiite.
Cette ambiguïté est délibérément voulue et entretenue par les deux parties en lice pour des raisons qui leur sont propres. L’épilogue est rudimentaire : chacun trouve sa part dans cette relation perverse, qui se maintient malgré les équivoques qui l’enveloppent et les incidences destructrices qu'elle a sur la société hypothétiquement nationale et le pseudo-État de droit. Nous faisons face à un état de décomposition généralisé où les notions de base d’un État de droit sont entièrement faussées et instrumentées au profit d’une politique de domination qui avance sans ambages.
Il faudrait voir cette réalité pour ce qu’elle est et renoncer à l’état de déni qui empreint l’abord de la question étatique au Liban. En d’autres termes, la structure étatique actuelle a été conçue sur la base de ces équivoques, de leurs paralogismes constitutionnels et de tout un ethos politique qui s’est construit autour des mensonges qui ont fondé et perduré les politiques de domination chiite.
C’est cette supercherie d’État qui a rendu possible, couvert et entériné une entreprise de subversion qui avançait sur les décombres d’un État de droit en voie de dépérissement. Ce n’est pas un hasard si la criminalité, le terrorisme et la délinquance ont évolué sans entraves. La politique d’expropriation foncière qui visait les chrétiens bénéficiait de la complicité des administrations publiques insidieusement colonisées par la mafia chiite, de la justice inféodée aux diktats politiques ainsi qu’à la politique de corruption institutionnalisée à tous les échelons, et des modulations d’un terrorisme qui opère de manière indiscriminée. Il s’agit d’un continuum qui s’est structuré de manière progressive et qui a fini par s’imposer comme un mode opératoire sur une scène politique entièrement subordonnée aux impératifs de la politique de domination chiite.
Il est impossible de dénouer ce nœud de vipères à moins de redresser les rapports de force, de changer de régime et de paver la voie à des choix institutionnels alternatifs. Le système en place est irréformable et ne peut en aucun cas autoriser des conversions devenues incontournables. Le lien entre les enjeux stratégiques et de gouvernance n’est pas accidentel, il relève désormais des conditions préjudicielles de la paix, des réformes institutionnelles et civiques dans un pays en état de déliquescence. Les chiites, indépendamment de leurs états de conscience et de l'impact de la guerre sur leur moral et leur jugement, se montrent réfractaires aux exigences d'un règlement négocié, d'une démocratie consociative et d'un renoncement à la volonté de domination qui caractérise leur narratif.
Le renoncement aux négociations avec l'État israélien fait suite à la répudiation de l'accord trilatéral et au boycott formel de la trêve proposés par l'administration américaine. Il s'agit explicitement d'un sabotage intentionnel, orchestré par un État libanais complice du diktat chiite. Les conséquences de ce renoncement vont bien au-delà des enjeux négociatoires, elles répercutent l'effondrement du contrat social et du récit national fondateur. Il s'agit d'une renonciation de souveraineté et d'une mise à mort du narratif national au bénéfice de la politique de domination chiite sans autre forme de procès. En d'autres termes, l'exécutif, qui se présente comme réformiste et souverainiste, s'avère résolument opposé à toutes les démarches diplomatiques. Celles-ci sont censées aider l'État libanais à restituer ses lettres de créance et à engager la diplomatie internationale sur la base d'une stratégie explicite qui l'aiderait à rétablir son autonomie opérationnelle.
La récapitulation de ces cas est suffisamment instructive pour comprendre les réalités d'une gouvernance libanaise piégée et soumise à des contraintes renouvelées, surtout dans le contexte du changement des rapports de force sur le plan régional. En outre, elle pourrait relancer les dynamiques politiques libanaises sur de nouvelles bases. Nous voilà donc ramenés au statu quo ante, dans un contexte de délabrement généralisé ainsi qu'un récit national inexistant. Le Liban se décompose en raison de l'effet conjugué des politiques de puissance islamiste, de leurs relais politiques domestiques et de l'effilochement des liens civiques qui pouvaient réunir les Libanais. La réhabilitation du convivium libanais devient invraisemblable et la reconstruction de l’État libanais improbable.