À tort ou à raison, Alexandre Dumas fut souvent accusé d’avoir fait de l’emprunt l’un des ressorts de son œuvre. Près de deux siècles plus tard, c’est pourtant l’Histoire elle-même qui semble plagier ses propres pages. Depuis le début de son second mandat, Donald Trump en réécrit inlassablement le même chapitre: quelques pages de rapprochement avec Kiev, avant que l’intrigue ne ramène Washington immanquablement vers le Kremlin. L’Ukraine avait pourtant eu, elle aussi, ses mousquetaires. Lorsque la Russie l’envahit en février 2022, Washington, Kiev et les capitales européennes s’unissent comme d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis face aux gardes du cardinal, et tirent leurs épées dans la même direction. Leur devise dumasienne tient pendant trois ans: «tous pour un, un pour tous» ; les mousquetaires occidentaux chevauchent alors ensemble. Puis Trump revient à la Maison-Blanche et le roman change de chapitre. À la devise dumasienne succède progressivement celle trumpienne: le chacun pour soi. Et, comme sur la route de Londres où Porthos, Aramis puis Athos abandonnent successivement la chevauchée, le premier à s’éloigner de la compagnie ukrainienne pourrait être son plus puissant compagnon. Non que Washington ait définitivement abandonné Kiev: depuis janvier 2025, Trump a plusieurs fois renoué avec Zelensky, durci le ton contre Poutine ou laissé entrevoir un regain de soutien américain. Mais, presque chaque fois, le récit a connu le même dénouement : aussitôt que le rapprochement avec Kiev s’essouffle, Washington revient vers Moscou.
Ces dernières semaines n’ont pas dérogé au scénario. Le rapprochement avec Moscou s’est d’abord manifesté au plus haut niveau: lors d’un entretien téléphonique avec Vladimir Poutine, Donald Trump a notamment réclamé la libération de Stephen Hubbard, un Américain détenu en Russie depuis plus de quatre ans. Quelques jours plus tard, Moscou accédait à sa demande, «sans contrepartie» selon le président américain. La libération est intervenue au moment même où Steve Witkoff se rendait à Saint-Pétersbourg pour rencontrer Poutine. L’émissaire de Trump y a remercié le président russe, allant jusqu’à le qualifier d’«humanitaire», ce qui lui a valu de vives critiques à Washington par les démocrates et certains élus républicains. Ce dernier a aussi soumis au président russe de nouvelles propositions pour mettre fin à la guerre. À l’issue de trois heures d’entretien, le Kremlin s’est dit disposé «en principe» à reprendre des négociations trilatérales avec Washington et Kiev autour du 10 novembre, selon CBS News.
À ce réchauffement avec Moscou a correspondu une nouvelle poussée de fièvre avec Kiev. L’Ukraine a fait état de perturbations dans le partage de renseignements américains, notamment des alertes lui permettant d’anticiper certaines frappes russes, avant d’en annoncer la reprise quelques jours plus tard. Surtout, des restrictions ont frappé Starshield, la déclinaison militaire du réseau satellitaire Starlink de SpaceX, dont dépendent notamment des communications et des opérations de drones ukrainiennes. L’origine de ces limitations fait l’objet d’une bataille de versions: le Wall Street Journal affirme, sur la base de responsables américains et de personnes informées du dossier, qu’Elon Musk a lui-même ordonné le ralentissement du service. Musk a, lui, soutenu que les systèmes Starshield concernés étaient contrôlés par le gouvernement américain et que les restrictions relevaient donc du Pentagone ou de la Maison Blanche. D’autres responsables cités dans la presse américaine ont également situé l’instruction au sein de l’administration Trump, sans pour autant désigner la personne exacte. Mais le symbole le plus tangible de ce nouveau rapprochement russo-américain se trouve encore ailleurs: dans l’accord conclu sur le diesel russe et dans l’assouplissement des sanctions américaines qui l’a accompagné. L’accord prévoit des livraisons échelonnées de diesel russe, avec un premier envoi de 300 000 tonnes dès octobre, suivi de 500 000 tonnes supplémentaires en novembre. Un million de tonnes doit ensuite être acheminé dans une troisième phase, avant une dernière tranche pouvant atteindre trois millions de tonnes, conditionnée à l’état et aux capacités des raffineries russes. Au total, près de 4,8 millions de tonnes pourraient ainsi être livrées.
Mais pourquoi maintenant? À Washington, une échéance écrase désormais toutes les autres: les élections de mi-mandat du 3 novembre prochain. Dans une dizaine de jours, les 435 sièges de la Chambre des représentants et 35 sièges du Sénat seront renouvelés, avec, en filigrane, la capacité de Donald Trump à gouverner durant les deux dernières années de son mandat. La perte d’une chambre compliquerait considérablement son agenda législatif; celle des deux placerait la fin de sa présidence sous la surveillance d’un Congrès entièrement contrôlé par l’opposition. Or Trump aborde le scrutin dans une position particulièrement délicate. Selon le dernier sondage Reuters/Ipsos, seuls 31% des Américains approuvent son action, le niveau le plus bas enregistré au cours de ses deux présidences ; 68% désapprouvent sa gestion de l’économie. Plus inquiétant encore pour les républicains, les démocrates disposent d’une avance de douze points (47% contre 35%) lorsqu’il est demandé aux électeurs quel parti ils soutiendraient au Congrès. Les projections traduisent ce décrochage. Decision Desk HQ accorde désormais aux démocrates 78% de chances de reprendre la Chambre, avec 236 sièges projetés, et 56% de chances de conquérir également le Sénat, malgré une course qui s’annonce serrée. Les marchés prédictifs sont encore plus tranchés : sur Kalshi, les contrats valorisent à 91% la probabilité d’une Chambre démocrate et à 66% celle d’un basculement du Sénat.
Le véritable point de bascule semble toutefois avoir été la guerre en Iran. La preuve en est dans les projections qui précédaient le 28 février dernier. Si la Chambre penchait déjà du côté démocrate, le Sénat apparaissait alors nettement plus favorable aux républicains: Kalshi comme Polymarket leur accordaient environ 60 % de chances d’en conserver le contrôle, contre 40 % aux démocrates. Une avance qui s’expliquait notamment par une carte électorale avantageuse pour le parti présidentiel : déjà majoritaires à la chambre haute, les républicains disposaient de davantage de sièges relativement sûrs, tandis que les démocrates devaient défendre les leurs tout en conquérant plusieurs territoires plus favorables à Trump. Plus qu’un rejet de la guerre en Iran en tant que telle, c’est son contrecoup économique qui semble peser sur l’électorat américain. Le conflit a propulsé le Brent au-delà de 110 dollars le baril contre 60 dollars pré-conflit et fait bondir les prix à la pompe, au moment même où le coût de la vie demeure la première préoccupation des électeurs. Le gallon d’essence, qui avoisinait 2,95 dollars avant le conflit, dépasse désormais 4,30 dollars ; celui de diesel est passé d’environ 3,70 dollars à plus de 6,25 dollars. Reuters relève précisément que la flambée des carburants et le mécontentement économique pèsent sur la popularité présidentielle, jusque dans certains bastions républicains où Trump fait désormais campagne pour défendre des sièges autrefois considérés comme sûrs.
Le pari de l’accord sur le diesel n’est pourtant pas sans risque. En se rapprochant de Moscou pour tenter de soulager les prix de l’énergie, Trump s’expose à fracturer son propre camp : six sénateurs républicains se sont joints à six démocrates pour lui demander d’annuler l’accord sur le diesel. Une fronde qui reflète un décalage plus profond entre le président et une partie de son électorat: 83% des Américains, dont 83% des républicains, conservent une opinion défavorable de la Russie et souhaitent des sanctions à son encontre, selon le Pew Research Center. Trump semble toutefois miser sur une autre réalité: l’hostilité envers Moscou demeure forte, mais l’Ukraine occupe une place moins centrale dans les préoccupations américaines. En juillet, seuls 42% des Américains considéraient encore les ambitions territoriales russes comme une «menace critique» pour les États-Unis, contre 50% en 2024 et 67% au lendemain de l’invasion de 2022, selon le Chicago Council on Global Affairs.
À dix jours des midterms, la Maison-Blanche paraît donc parier que l’électeur sanctionnera davantage le prix affiché à la pompe qu’un assouplissement envers Poutine. L’accord permet en tout cas à Trump d’envoyer un signal immédiat: celui d’un président qui agit pour faire baisser le prix des carburants, quand bien même ses effets ne seront pas perceptibles avant le scrutin. Et peut-être guère davantage après: Goldman Sachs estime que les livraisons russes ne retrancheraient qu’environ 2 à 5 centimes au prix de gros du gallon de diesel. Leur réalisation elle-même demeure incertaine selon certains experts pétroliers, les capacités de raffinage russes ayant été fortement perturbées par les frappes ukrainiennes. Le bénéfice recherché pourrait ainsi être moins économique qu’immédiatement politique: non pas avoir déjà fait baisser les prix le 3 novembre, mais convaincre les électeurs que la Maison-Blanche y travaille.
Sur le volet ukrainien, le durcissement de Trump permet aussi au président de renouer avec l’un des fils conducteurs de sa campagne présidentielle: mettre fin à l’engagement américain dans une guerre qu’il juge coûteuse, imposer une paix rapide et replacer l’«America First» au cœur de la politique étrangère, avec l’idée que les milliards dépensés à l’étranger seraient mieux employés aux États-Unis. Une ligne qui trouve un certain écho dans son camp mais non à l’unanimité: selon le Chicago Council on Global Affairs, seuls 43% des républicains soutiennent désormais l’envoi d’une aide militaire à l’Ukraine, contre 51% l’an dernier. Elle se greffe surtout sur une relation depuis longtemps orageuse avec Volodymyr Zelensky. Leur spectaculaire confrontation dans le bureau Ovale, en février 2025, en fut l’expression la plus visible; ces dernières semaines encore, Trump a suggéré que le président ukrainien devrait être remplacé ou qu’il devait confier les négociations à quelqu’un d’autre. Mais leur passif remonte au premier mandat de Trump: en juillet 2019, celui-ci avait demandé à Zelensky, lors d’un appel téléphonique devenu le cœur de sa première procédure de destitution, de faire enquêter sur Joe Biden et son fils Hunter, alors que Biden se préparait à l’affronter lors de la présidentielle de 2020.
À mesure que les crises se succèdent, le scénario finit ainsi par devenir familier. Après les tensions, les sanctions et les accès de fermeté, Trump retrouve, lorsque l’étau se resserre, le chemin de Moscou. Cette fois, la guerre en Iran et l’urgence énergétique américaine donnent à ce retour une dimension nouvelle: Poutine n’est plus seulement l’interlocuteur incontournable du dossier ukrainien, mais un partenaire potentiel dans la bataille interne du président américain pour le pouvoir d’achat et les midterms. Si les circonstances changent, le mouvement, lui, se répète. Dans le roman trumpien, le «chacun pour soi» répond peut-être aux nécessités de l’heure; le 3 novembre dira s’il répond aussi à celles des urnes…