Une gorge douloureuse, une toux ou un rhume ne justifient pas automatiquement un antibiotique. Au Liban, des études documentent des prescriptions inadaptées et la progression de certaines résistances bactériennes. À l’approche de l’hiver, l’enjeu est de traiter les infections qui le nécessitent tout en préservant l’efficacité de ces médicaments.

Reprendre une ancienne ordonnance, utiliser une boîte conservée à la maison ou demander le médicament qui avait «bien marché» la dernière fois: face aux symptômes respiratoires, la tentation est de chercher une réponse immédiate. Mais des manifestations semblables peuvent avoir des causes différentes. Un antibiotique adapté à un précédent épisode ne l’est pas nécessairement au suivant.

Ces médicaments traitent certaines infections bactériennes. Ils n’agissent pas contre les virus responsables du rhume ou de la grippe et ne sont généralement pas indiqués dans les bronchites aiguës simples.

Dans un entretien accordé à Ici Beyrouth en décembre dernier, le Pr Jacques Choucair, chef du service des maladies infectieuses à l’Hôtel-Dieu de France, dénonçait déjà la prise d’antibiotiques dès les premiers symptômes d’une grippe présumée. Une pratique sans bénéfice contre l’infection virale, qui favorise la résistance bactérienne.

La facilité d’accès à ces médicaments en pharmacie entretient ce réflexe : ils peuvent s’obtenir sans ordonnance, sur la recommandation du pharmacien ou d’un employé de l’officine. Au Liban, l’antibiotique arrive souvent avant le diagnostic, avec les conseils du comptoir en guise de consultation. La responsabilité du bon usage se joue donc aussi au moment de la délivrance.

Des prescriptions respiratoires sous la loupe

Une étude publiée en 2021 dans l’International Journal of Clinical Practice, menée notamment par des chercheurs de l’AUB, illustre ce recours excessif. Les auteurs ont analysé 372 rapports médicaux et prescriptions concernant des infections respiratoires chez des salariés de deux entreprises du Grand Beyrouth, entre septembre 2017 et mars 2018.

Dans cet ensemble, 88,2% des prescriptions comprenaient un antibiotique. La proportion atteignait 93,7% pour les bronchites aiguës sans pneumonie, alors que celles-ci ne nécessitent habituellement pas d’antibiothérapie.

Ces résultats portent sur un groupe particulier et une période ancienne; ils ne décrivent pas les pratiques de tous les médecins libanais aujourd’hui. Ils rappellent néanmoins que le bon usage dépasse l’automédication: il concerne aussi la décision de prescrire, le choix de la molécule et la durée du traitement.

Ce sont les bactéries qui résistent

L’antibiorésistance ne signifie pas que le corps «s’habitue» au médicament. Ce sont les bactéries qui deviennent résistantes. Certaines survivent au traitement, se multiplient et peuvent transmettre leurs mécanismes de résistance. L’usage excessif ou inadapté des antibiotiques favorise cette sélection.

Les conséquences dépassent la personne qui prend le médicament. Des bactéries résistantes peuvent circuler et provoquer des infections plus difficiles à traiter, avec des options thérapeutiques parfois limitées. Préserver l’efficacité des antibiotiques protège donc aussi les patients qui en auront besoin pour une infection grave.

Une étude publiée en 2026 dans l’International Journal of Infectious Diseases (Moghnieh et al.) apporte un éclairage local. Elle rassemble les données de 6.959 isolats de staphylocoque doré provenant de treize hôpitaux, entre 2017 et 2023.

Parmi les isolats étudiés, la proportion de résistance à la méticilline est passée de 34,4% à 43,2%. Ces chiffres concernent les bactéries analysées, pas la population libanaise. Ils soulignent l’importance de la surveillance microbiologique pour guider les traitements.

Un médicament inutile expose aussi à des risques

Prendre un antibiotique contre une infection virale ne raccourcit pas la maladie, mais expose à des effets indésirables: diarrhée, nausées, mycose ou réaction allergique. Certains traitements perturbent également le microbiote intestinal et peuvent favoriser une infection à Clostridioides difficile, parfois sévère.

Lorsqu’un antibiotique est indiqué, ses bénéfices peuvent largement dépasser ces risques. Encore faut-il choisir une molécule adaptée, à la bonne dose et pour la durée nécessaire. Un antibiotique à large spectre, capable de cibler davantage de bactéries, n’est pas automatiquement le meilleur choix.

La prévention dépasse aussi l’ordonnance. Des travaux de l’USJ et de l’Université de Limoges, portant sur douze fleuves libanais échantillonnés en 2017 et 2018, ont identifié des bactéries résistantes et des gènes de résistance dans les eaux étudiées. L’hygiène, la prévention des infections et le traitement des eaux usées participent ainsi à la même lutte.

Soigner sans automatisme

Renoncer à un antibiotique inutile suppose une véritable prise en charge: soulager les symptômes, expliquer l’évolution attendue et préciser quand consulter de nouveau. Une gêne respiratoire, une déshydratation, une aggravation ou une reprise des symptômes après une amélioration nécessitent une évaluation. Chez les personnes à risque, certaines infections virales peuvent aussi bénéficier d’un traitement antiviral précoce.

La qualité des soins ne se mesure pas au nombre de médicaments sur une ordonnance. Elle tient au traitement juste aujourd’hui et à la possibilité de disposer encore d’un antibiotique efficace demain.