Partant de formules longtemps considérées comme normatives, cette première partie interroge la violence éducative et ses justifications affectives, morales ou culturelles. Elle montre comment le châtiment infligé «pour le bien» de l’enfant peut brouiller sa perception, nourrir sa culpabilité et se transmettre d’une génération à l’autre.
Certaines phrases anciennes ou toujours actuelles prennent un sens qui dépasse leur apparente banalité. «Qui aime bien châtie bien», «La fessée est moins humiliante que la gifle», «À vous la chair de mon enfant, à moi son squelette», «Un enfant appartient aux parents». Tout un monde s’y condense. Un monde dans lequel l’enfant n’est pas encore perçu comme sujet, mais matière à corriger, corps à dresser, volonté à plier. La violence y avance masquée sous les habits de l’amour, de la tradition, de l’expérience, parfois même de l’humour ou de l’ironie. Elle ne se présente presque jamais comme violence. Elle se nomme fermeté, bon sens, éducation, devoir parental. Elle prétend aimer en frappant, protéger en humiliant, transmettre en écrasant.
Or ce lien entre amour et châtiment ne se justifie ni du point de vue clinique, ni du point de vue éthique, encore moins du point de vue éducatif. Les connaissances actuelles sont très nettes. L’Organisation mondiale de la Santé estime qu’environ 1,2 milliard d’enfants dans le monde subissent chaque année des châtiments corporels au domicile, et elle rappelle que les violences corporelles, même dites «légères», sont associées à des effets négatifs sur la santé physique, psychique, intellectuelle et relationnelle. L’UNICEF évoque de son côté 1,6 milliard d’enfants régulièrement exposés à des formes de punition violente au foyer, souvent mêlées à de la violence psychologique.
La violence éducative a longtemps bénéficié d’une sorte de privilège culturel. La même main qui caresse pouvait frapper, le même adulte qui nourrit pouvait humilier, et l’enfant devait non seulement obéir, mais encore croire que cette violence lui était destinée «pour son bien». C’est précisément ce point qu’Alice Miller a développé avec force dans C’est pour ton bien. Elle y décrit ce qu’elle appelle la «pédagogie noire», c’est-à-dire tout un système de dressage moral où l’enfant apprend très tôt que l’amour de l’adulte peut se confondre avec la soumission, que la douleur infligée par ceux dont il dépend doit être interprétée comme preuve de sollicitude, et que sa protestation intérieure est déjà une faute. La particularité d’Alice Miller n’est pas d’avoir découvert que les enfants souffrent. D’autres l’avaient dit avant elle. Il est d’avoir montré combien une société entière peut s’organiser pour empêcher l’enfant de savoir qu’il souffre, puis pour empêcher l’adulte qu’il deviendra de reconnaître ce qui lui a été fait.
L’autorité parentale véritable se situe exactement à l’inverse. Elle n’est pas la souveraineté d’un propriétaire sur un bien, mais la responsabilité d’un adulte envers un sujet en devenir. L’autorité n’est plus aujourd’hui pensée comme une puissance sur l’enfant, mais comme une fonction de protection, d’éducation et de développement dans le respect dû à sa personne.
Cette distinction entre autorité et violence est décisive. L’autorité introduit une limite qui permet à l’enfant de se représenter le monde. Elle dit non, mais ce non n’a pas pour but de détruire. Il sépare, il oriente, il protège, il inscrit l’enfant dans une loi qui vaut aussi pour les adultes. La violence, elle, ne symbolise pas la limite. Elle la remplace par l’impact. Elle ne transmet pas la loi, elle impose la peur. Elle ne dit pas «ceci est interdit parce que nous vivons ensemble sous une règle commune», elle dit «je peux te faire mal parce que je suis plus fort que toi» ou encore «je suis ton parent donc je sais mieux que toi». C’est pourquoi l’enfant ne reçoit pas la même chose lorsqu’un adulte pose une limite et lorsqu’un adulte frappe. Dans le premier cas, il rencontre une loi. Dans le second, il rencontre l’arbitraire d’un corps plus puissant que le sien.
L’enfant ne se construit pas seulement à partir de soins matériels, mais dans un environnement suffisamment fiable, capable de tenir, de contenir, de survivre à ses attaques imaginaires sans se venger. Le parent n’a pas à être parfait. Il a à être suffisamment solide pour ne pas transformer chaque débordement infantile en duel narcissique. L’enfant crie, s’oppose, mord parfois, défie, ment, provoque. Mais l’adulte n’est pas son symétrique. L’éducation suppose précisément cette dissymétrie, la différence générationnelle. L’adulte est celui qui peut supporter l’immaturité de l’enfant sans lui répondre par une immaturité plus dangereuse encore.
Le jeune enfant dépose dans l’adulte des éléments bruts, des angoisses sans mots, des excitations qu’il ne sait pas encore penser. La fonction parentale consiste à recevoir ces éléments, à les transformer, à les rendre pensables. Un bébé qui hurle n’est pas en train de «manipuler» ou «d’attirer l’attention», comme on l’entend parfois. Un enfant qui s’effondre dans une colère n’est pas encore capable de faire ce que l’adulte exige de lui. Il externalise une tension qui déborde son appareil psychique. Si l’adulte répond par la gifle, la menace ou l’humiliation, il renvoie à l’enfant son chaos sous une forme aggravée. Il ne métabolise pas l’angoisse. Il la redouble.
S. Freud a montré que la vie commune suppose le renoncement pulsionnel. Mais ce renoncement n’est pas le produit mécanique de la terreur. On peut obtenir par la peur une conduite extérieure conforme. On ne produit pas pour autant un sujet moral. On produit parfois un enfant soumis en surface, mais habité par un surmoi féroce, une culpabilité obscure, une haine retournée contre soi, ou au contraire une agressivité prête à se déplacer vers plus faible que lui. Le surmoi, lorsqu’il se constitue sous la menace et l’humiliation, peut devenir une instance cruelle plutôt qu’une instance structurante. Il ne protège plus le sujet de ses excès. Il le persécute.
Dans son texte sur la confusion de langue entre les adultes et l’enfant, S. Ferenczi décrit la manière dont l’enfant, confronté à la violence ou à l’abus d’un adulte, peut s’identifier à l’agresseur pour survivre psychiquement. Il introjecte la culpabilité, prend sur lui la faute, s’adapte à l’effraction. Dans les violences éducatives, même lorsqu’il ne s’agit pas de violences sexuelles, une confusion de langue est à l’œuvre. L’enfant parle la langue du besoin, de la dépendance, de la confiance. L’adulte violent parle la langue de l’emprise, de la décharge, parfois de la jouissance de dominer. Et l’enfant, parce qu’il ne peut pas se permettre de perdre l’amour de ceux dont il dépend, traduit la violence dans le lexique que l’adulte lui impose. «Il m’a frappé parce qu’il m’aime.» «Je l’ai mérité.» «Je suis mauvais.» La blessure la plus profonde n’est pas toujours le coup. C’est l’obligation faite à l’enfant de trahir sa propre perception.
La question de la répétition générationnelle est centrale. De nombreux parents violents ont été des enfants violentés, non parce qu’une fatalité génétique les condamnerait à reproduire, mais parce que l’appareil psychique tend à répéter ce qui n’a pas pu être élaboré. On ne transmet pas seulement des récits, des valeurs, des interdits. On transmet aussi des silences, des terreurs, des gestes automatiques, des seuils de tolérance à l’humiliation. Le parent qui dit «j’en ai reçu et je n’en suis pas mort» ou «cela m’a aidé à devenir adulte» ne prouve pas l’innocuité du coup reçu. Il témoigne souvent d’une défense non élaborée.