Le dernier amendement de la loi libanaise sur les assurances, adopté en 1968, remonte à 1999. Malgré les évolutions profondes que cette industrie a connues dans le monde, le cadre réglementaire libanais n’a pratiquement pas changé depuis vingt-six ans. Ni l’Association des compagnies d’assurance au Liban (Acal) ni le ministère de l’Économie, n’ont confirmé les informations selon lesquelles une société aurait été chargée par le ministère de tutelle d’étudier une réorganisation du secteur.
«Nul n’ignore que les compagnies d’assurance affichent des bilans fragilisés par les difficultés accumulées ces dernières années», souligne un professionnel du secteur à Ici Beyrouth. De la crise multidimensionnelle de 2019 à la pandémie de Covid-19, en passant par les guerres de soutien et les vagues successives d’inflation, locale et importée, les facteurs ayant contribué à la dégradation de leur situation financière ne manquent pas. «Pour les Libanais, souscrire une police d’assurance, quelle que soit la branche, devient un luxe. Dans le même temps, les compagnies libanaises peinent à trouver des réassureurs internationaux disposés à leur proposer des contrats à des conditions avantageuses», ajoute-t-il.
Baisse de 77 % des primes vie
Autrefois levier de rentabilité pour les compagnies et placement prisé des Libanais désireux de se constituer une épargne-retraite, l’assurance-vie a enregistré une chute de près de 77 % entre 2019 et 2025.
La crise de 2019 a profondément bouleversé ce modèle. L’assurance-vie adossée aux crédits bancaires a pratiquement disparu avec l’arrêt de l’octroi des prêts. Parallèlement, les assureurs ont essuyé de lourdes pertes sur leurs placements, la législation libanaise leur imposant d’investir au moins 50 % des fonds collectés au titre de l’assurance-vie sur le marché local. Les eurobonds ont fait défaut, les actions ont été converties en «lollars» et d’autres actifs ont perdu une grande partie de leur valeur.
La dépréciation de ces placements a fragilisé la capacité des compagnies à honorer leurs engagements et érodé la confiance des assurés. L’assurance-vie a ainsi perdu de son attrait auprès des ménages, qui ne la considèrent plus comme un placement suffisamment sûr pour préparer leur retraite.
Pas de circulaires provisoires
Depuis, les assureurs tentent de sortir progressivement de la tourmente financière. Les détenteurs de contrats d’assurance-vie comportant une composante d’épargne commencent à être remboursés, mais avec des décotes pouvant atteindre 50 à 70 %, selon les contrats, les choix des assurés et la solvabilité de chaque compagnie.
Un autre professionnel du secteur, qui a requis l’anonymat, déplore l’absence de circulaires provisoires du ministère de l’Économie, autorité de tutelle, pour encadrer les pratiques durant cette période transitoire. Il cite en exemple les circulaires de la Banque du Liban, qui continue d’encadrer le secteur bancaire dans l’attente d’un cadre réglementaire définitif.
Une requête du syndicat des hôpitaux privés
Dans les branches maladie et automobile, les assureurs peinent à répercuter sur leurs primes la hausse des coûts, alimentée par l’inflation locale et importée. L’un d’eux confie à Ici Beyrouth que le syndicat des propriétaires d’hôpitaux privés, présidé par le Dr Pierre Yared, a adressé à l’Acal une demande de majoration de 25 % des tarifs hospitaliers pris en charge par les assureurs pour 2027. Une hausse difficile à absorber sans alourdir les primes, alors que le pouvoir d’achat des assurés ne cesse de s’éroder.
«Il faut trouver un équilibre entre la nécessité de préserver la clientèle captive des assureurs et celle de garantir la viabilité financière des hôpitaux, qui investissent dans des équipements et des technologies de pointe», explique-t-il.
Les chiffres de l’Acal montrent que le nombre d’assurés dans la branche maladie a diminué de 200 000 après 2019, pour s’établir autour de 700 000 en 2025.
L’assureur plaide également pour la création, par le ministère de tutelle, d’un portail recensant les fournisseurs de prothèses et leurs tarifs. Une initiative qui permettrait de renforcer la transparence dans un secteur où les relations entre assureurs et établissements hospitaliers sont régulièrement sources de tensions.
Une branche automobile peu rentable
La branche automobile affiche, elle aussi, une faible rentabilité. Depuis plusieurs années, le Liban fait face à une recrudescence des accidents de la route, favorisée par plusieurs facteurs: le mauvais état des infrastructures routières, les comportements anarchiques de certains motocyclistes, qui circulent sans respecter les règles de conduite, ainsi que l’utilisation croissante du téléphone portable au volant, aussi bien par les automobilistes que par les motards.
À cela s’ajoute la hausse du coût des pièces de rechange, des réparations et des honoraires des experts, qui alourdit la facture des sinistres pour les assureurs.
Autre facteur pénalisant: le faible taux de souscription à l’assurance automobile obligatoire. Sur un parc estimé à 2,6 millions de véhicules, seul un million serait couvert par cette assurance. Cette sous-assurance prive les compagnies d’une source potentiellement stable de revenus.
Les primes d’assurance automobile ont certes augmenté de 22 % entre 2024 et 2025, mais elles affichent encore un recul de 16 % sur la période 2019-2025.
Recapitalisation des compagnies d’assurance
Le secteur compte un nombre excessif de compagnies au regard de la taille du marché local. La dépréciation de la livre libanaise en 2019 a même favorisé l’arrivée de nouveaux acteurs.
En cause: le capital minimum requis est resté fixé à 2,25 milliards de livres libanaises, soit l’équivalent de 1,5 million de dollars avant la crise. Une somme qui ne représente plus aujourd’hui que 25 000 dollars, au taux de change actuel, soit 89 500 livres pour un dollar.
Selon un assureur interrogé par Ici Beyrouth, certains de ces nouveaux acteurs pratiquent des tarifs inférieurs à ceux de leurs concurrents, exerçant ainsi une pression à la baisse sur les primes et perturbant les équilibres concurrentiels du marché.
Des efforts sont actuellement déployés, en coordination avec le ministère de tutelle, pour relever les exigences en matière de fonds propres et les rapprocher de leur niveau d’avant la crise de 2019. Une évolution qui pourrait favoriser des opérations de fusion-acquisition et contribuer à la consolidation du secteur.
Un premier pas vers son assainissement progressif, à l'heure où les compagnies d'assurance doivent à la fois composer avec les pratiques traditionnelles et s'adapter aux mutations de l'industrie.