Beaucoup d’encre a coulé sur les élections américaines de mi-mandat. Si les républicains anticipaient la perte de leur majorité à la Chambre des représentants, l’ampleur du revers a dépassé les prévisions, d’autant que les démocrates ont également remporté le Sénat. Mais si la défaite républicaine est incontestable, y voir l’annonce d’un bouleversement stratégique relève davantage du fantasme politique que d’une analyse lucide des rapports de force.
En effet et sans surprise, les résultats ont alimenté les spéculations sur l’avenir de la politique américaine au Moyen-Orient, particulièrement dans le contexte de la guerre contre l’Iran. À Téhéran, parmi ses proxys et chez les opposants au conflit, certains y voient déjà les prémices d’un recul américain ou même d’une remise en cause de la stratégie de l’administration Trump. Mais une sanction électorale, aussi sévère soit-elle, ne constitue ni un désaveu des objectifs stratégiques de Washington ni, encore moins, une remise en question des intérêts fondamentaux des États-Unis.
Trump conserve des leviers considérables
Une première clarification s’impose: la perte du Congrès ne prive nullement le président américain de ses prérogatives constitutionnelles.
Donald Trump conserve notamment la possibilité de prendre des décrets présidentiels (executive orders) dans les limites de ses compétences, ainsi que son droit de veto sur les lois adoptées par le Congrès. Pour surmonter ce veto, une majorité des deux tiers est nécessaire dans chacune des deux chambres.
Par ailleurs, les nouveaux élus n’entreront en fonction que le 3 janvier 2027, laissant à l’administration Trump près de deux mois pour poursuivre son action dans la configuration institutionnelle actuelle.
Certes, un Congrès démocrate pourra exercer des pressions budgétaires, multiplier les enquêtes et tenter de limiter certaines initiatives présidentielles. Mais ces moyens de contrôle ne se traduisent pas non plus par un renversement de la politique étrangère.
Confondre alternance parlementaire et changement immédiat de stratégie présidentielle constitue donc une erreur fondamentale.
Le débat républicain ne signifie pas une capitulation face à Téhéran
Les proxys et les médias pro-iraniens mettent également en avant les débats internes au Parti républicain pour accréditer l’idée d’une remise en question de la guerre.
Mais ces divergences, bien réelles, semblent porter surtout sur la manière de conduire le conflit, d’en maîtriser le coût et d’adapter les moyens employés face à Téhéran que sur la stratégie américaine elle-même.
Y voir une volonté de revenir au statu quo d’avant-guerre, en permettant à l’Iran de retrouver sans contrepartie sa position stratégique, relèverait donc encore une fois de l’illusion.
Une autre confusion consiste à présenter les victoires de certaines figures démocrates de “gauche”, ouvertement critiques envers Israël, comme la preuve d’un basculement idéologique de l’ensemble du Parti démocrate.
Or, malgré leur forte visibilité médiatique, rien ne permet d’affirmer que ces personnalités représentent le courant majoritaire d’un Parti démocrate traversé depuis toujours par des sensibilités politiques diverses.
La sécurité d’Israël demeure un engagement profondément ancré dans la politique américaine et bénéficiant historiquement d’un soutien bipartisan, même si les désaccords sur les moyens de la garantir se sont accentués.
Le véritable moteur du vote: le coût économique de la guerre
C’est probablement sur ce terrain que se situe la principale erreur d’interprétation du scrutin.
La guerre contre l’Iran a incontestablement pesé sur les élections. Mais le mécontentement des électeurs s’est notamment cristallisé autour de la dégradation du pouvoir d’achat, de l’inflation, du renchérissement des carburants et de l’augmentation du coût de la vie.
Autrement dit, la plus grande partie de l’électorat a sanctionné les conséquences économiques de la guerre. Cette distinction est capitale.
Un électeur qui rejette la hausse du prix de l’essence ne réclame pas une réhabilitation stratégique de Téhéran. Il demande avant tout que son gouvernement réduise le coût économique des crises.
De part et d’autre de l’Atlantique, la sanction économique
Cette pression économique ne se limite d’ailleurs pas aux États-Unis.
La France traverse elle aussi une période de fortes tensions budgétaires, sociales et politiques, marquée par la contestation du pouvoir d’achat et les difficultés des finances publiques.
Le rejet du budget gouvernemental à l’Assemblée nationale, unanime et sans exception, constitue une illustration particulièrement spectaculaire de ce malaise.
Au-delà de cet épisode parlementaire, la multiplication des mouvements de protestation et leur intensification dans certains secteurs témoignent d’une fragilité économique et sociale grandissante.
Le parallèle avec les États-Unis ne tient donc pas à une similitude des situations politiques, les positions des deux gouvernements étant d’ailleurs divergentes, mais à une réalité commune: les populations jugent de plus en plus leurs dirigeants à l’aune des répercussions concrètes des crises sur leur pouvoir d’achat et leur niveau de vie.
Iran et Hezbollah: la continuité des exigences stratégiques occidentales
Même dans l’hypothèse d’une reprise des négociations, voire d’un accord avec Téhéran, deux enjeux fondamentaux demeurent incontournables: le programme nucléaire iranien et le réseau de proxys que le régime entretient à travers la région. Les évolutions politiques à Washington ne signifient apparemment l’assouplissement des exigences américaines sur ces dossiers.
La dernière illustration de cette continuité vient précisément du Liban, où les ambassades de cinq pays amis ont publié, le 5 novembre, un communiqué conjoint particulièrement explicite. Parmi les signataires figurent les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie, soit quatre des cinq membres de l’alliance de renseignement Five Eyes, la Nouvelle-Zélande, cinquième membre, ne disposant pas d’ambassade résidente au Liban. À leurs côtés, le Japon, qui entretient une coopération étroite avec cette alliance et poursuit le renforcement de ses capacités ainsi que de son rôle dans les dispositifs de sécurité internationaux.
La portée de cette déclaration commune est d’autant plus significative que ses signataires réaffirment sans ambiguïté leur soutien au monopole de l’État libanais sur les armes et à son autorité exclusive en matière de guerre et de paix. Ils exigent également un engagement public et clair de l’ensemble des parlementaires et des formations politiques en faveur de ces principes, tout en appelant à une procédure judiciaire indépendante dans l’affaire des explosifs de Dahr el-Baïdar et au rétablissement de la pleine souveraineté de l’État sur l’ensemble du territoire.
Le message politique est sans équivoque: le revers électoral des républicains aux États-Unis ne change rien au fait que le désarmement du Hezbollah demeure l’une des priorités des exigences américaines et internationales concernant le Liban. Pour ceux qui espéraient voir dans les résultats du scrutin américain le prélude à un relâchement des pressions sur les milices de Téhéran, cette prise de position collective constitue un rappel sans ambiguïté: les réalités stratégiques ne se plient pas aux fluctuations électorales.
L’illusion géopolitique
Les midterms ont incontestablement affaibli le parti républicain sur le plan intérieur. Elles compliqueront peut-être, dans certains cas, l’action de l’administration Trump. Mais, une défaite électorale n’équivaut pas à une défaite stratégique, pas plus qu’un rejet du coût de la guerre ne constitue une adhésion aux objectifs de l’Iran. C’est précisément cette confusion que certaines lectures intéressées cherchent aujourd’hui à entretenir.
Pour Téhéran et ses proxys, notamment le Hezbollah, prendre leurs propres espérances pour des réalités conduiront sans aucun doute à une dangereuse erreur d’appréciation. Les majorités parlementaires changent. Les contraintes économiques pèsent. Les méthodes peuvent évoluer. Mais, les intérêts stratégiques ne s’effacent pas au lendemain d’un scrutin.