Alors que l’on célèbre le 78ème anniversaire de l’indépendance du Liban – à tort -, ce 22 novembre marque aussi le funeste 32ème anniversaire de l’assassinat du président de la République fraichement élu, René Moawad.
Le 22 novembre 1989, le Président Moawad retournait d’une cérémonie célébrant " l’indépendance " du pays. Moins d’un mois après la signature de l’accord de Taëf qui aurait dû mettre fin aux conflits ravageant le pays, 17 jours après son élection, le nouveau président est tué dans une déflagration qui souffle son véhicule au niveau du jardin des Sanayeh à Beyrouth-Ouest. Le président, voulant au risque de sa vie, redonner confiance au peuple libanais en son Etat, après 14 ans de conflits armés, n’avait pas écouté les conseils de ses proches – et même de certains adversaires politiques – qui le savaient menacé et qui lui demandaient de ne pas se rendre aux cérémonies publiques tant qu’un règlement politique n’avait pas été trouvé à la scission gouvernementale Aoun-Hoss.

Moawad, le patriote rassembleur

René Moawad avait fait son entrée sur la scène politique depuis son plus jeune âge : en 1951, à 26 ans, il briguait déjà son premier siège de député de la Nation, siège qu’il obtiendra en 1957. Il est élu alors qu’il est en exil en Syrie après le massacre de Miziara – tuerie entre les familles Frangié et Douaihy au sein de l’église du village qui fit 23 morts et une cinquantaine de blessés. Ce carnage le marqua à vie. Durant les 32 ans de sa carrière politique, il a été député, président de commissions parlementaires, ministre et enfin président. C’était un homme de dialogue, de consensus et d’entente. C’était aussi un homme de principes.
Originaire d’une famille de notables du Nord et sans héritage politique familial, ses débuts avec Hamid Frangié (ministre des Affaires Etrangères entre 1945 et 1949 sous Béchara el Khoury), suivis de sa carrière sous Fouad Chehab (président de la République entre 1958 et 1964) ont convaincu Moawad qu’un développement économique équilibré, accompagné d’un arabisme souverainiste, était la seule option pour le Liban. Et pour cela, il fallait être à l’écoute de tous, discuter, mais ne jamais tergiverser ou concéder sur les principes régaliens. Une " solide souplesse ", slogan de sa présidence, qui manque aujourd’hui au Liban.
" C’était un politicien diplomate ", affirme l’ancien député Boutros Harb qui l’a côtoyé pendant de longues années à la Place de l’Etoile. Toutes les personnes qui l’ont connu le décrivent comme un rassembleur et un bâtisseur de ponts. " René Moawad est un phénomène politique particulier, un homme qui sait créer des relations politiques et amicales, qui n’avait d’animosité pour personne et qui ne coupait jamais les ponts avec ses adversaires ", ajoute M. Harb. Pour l’ancien député Marwan Hamadé, " René Moawad était un sage imbu de patriotisme ".

Moawad, un projet d’Etat taëfien qui ne vit jamais le jour

René Moawad semblait être la seule personnalité capable d’assurer le succès de l’accord de Taëf en tant que président de la République ; preuve en est le consensus autour de son nom avant l’échéance présidentielle du 5 novembre. Ses bonnes relations tissées avec tous, sur le double plan national et régional, faisait de lui le seul président bénéficiant des atouts nécessaires pour sortir le pays de ses crises. Il était l’ami de la Syrie, mais pas son vassal. Et c’est probablement son indépendance qui le tua. Alors que Hafez el Assad préférait un autre président plus docile qui aurait permis de transformer Taëf en une tutelle syrienne, il a dû accepter Moawad, respecté et adoubé de tous. Vraisemblablement, ce n’est qu’après une longue réunion de plusieurs heures avec le " Haut-commissaire " Abdel Halim Khaddam qu’Assad comprit que Moawad ne permettrait pas à Damas d’intervenir dans les affaires internes libanaises. Moawad refusa une réintégration de l’armée de Michel Aoun à la " légalité " de l’époque par la force – un 13 octobre à la syrienne – et demanda aux Syriens de se replier vers la Bekaa comme convenu dans l’accord de Taëf. Le président refusa également de discuter des noms de ministrables avec Khaddam pour bien marquer son indépendance et son refus de toute ingérence. Selon ses proches contactés par Ici Beyrouth, René Moawad voulait à tout prix rassembler tous les Libanais – notamment les maronites – autour d’un Etat fort. Il voulait une union nationale autour de l’Etat et ses institutions, et non pas une unité fragile faite de concessions confessionnelles et de calculs clientélistes. Assad ne pouvait accepter un tel projet, notamment un projet qui légitimerait le général Aoun après plusieurs mois d’attaques virulentes et d’une guerre de " libération ".

Un Liban à la Moawad : notre unique option aujourd’hui

Le Liban indépendant et souverainiste a perdu son combat le 22 novembre 1989. Ils n’ont pas réussi à protéger, non seulement le président, mais l’idée qu’il avait de la paix libanaise. Il aurait fallu pour cela que les dirigeants de l’époque ne s’enferment pas dans leur palais et laissent leur place au président légal.
Les assassins de René Moawad ont réussi leur coup. Non seulement ils ont éliminé le seul rempart à une occupation syrienne qui ne disait pas son nom, mais ils ont aussi fait exploser l’idée d’un Liban fort, souverain, neutre entretenant de bonnes relations avec les pays arabes. " Assad a accepté en façade un accord de Taëf libano-arabo-occidental avant de le transformer en un mariage maronite syro-libanais ", selon le général Tannous Moawad, un ancien proche du président Moawad. Même son de cloche du côté de Marwan Hamadé : " Les Syriens ne voulaient pas de compromis avec Aoun. C’est ce qui a tué René Moawad. Celui-ci, président, aurait appliqué Taëf et aurait ramené les chrétiens en position de force dans le giron étatique, non affaiblis par des guerres fratricides. ".
René Moawad a manqué au Liban au cours de ces trente dernières années. Il avait un projet inspiré du chéhabisme qu’il aurait pu mettre en œuvre, d’autant que dans les années 90, les administrateurs étaient encore pour la plupart des chéhabistes œuvrant vraiment pour une meilleure administration publique, contrairement aux fonctionnaires embauchés en grand nombre sur des bases confessionnelles et clientélistes. " Aujourd’hui, René Moawad aurait été l’un des opposants aux pratiques du pouvoir avec son style particulier. Il n’aurait pas été parmi la classe gouvernante qui a permis au Hezballah de mettre la main sur son pays ", conclut Boutros Harb.

Trente-deux ans plus tard, on ne peut que regretter cette perte et prier pour qu’une femme ou un homme politique reprenne le flambeau du président.

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