Cela fait 78 ans que le Liban est officiellement et internationalement considéré comme indépendant. Il y a 78 ans, le 10 novembre 1943, plusieurs membres du premier gouvernement de Béchara el-Khoury et Riad el-Solh étaient arrêtés par les autorités françaises pour avoir poussé à des modifications de la Constitution libanaise et à l’annulation de tous les articles relatifs aux prérogatives de la France au Liban, sans avoir obtenu le feu vert français. Ils sont libérés 12 jours plus tard après une mobilisation populaire, mais surtout, comme on pouvait s’y attendre, à la suite d’une intervention étrangère des Britanniques qui voulaient réduire l’influence française dans la région.
Mais que fêtons-nous en réalité ? Le fait que les autorités françaises ou d’autres puissances étrangères n’ont plus leur mot à dire dans nos affaires intérieures ? Qu’à partir de cette date, les Libanais étaient désormais les seuls maîtres de leur destin ? Que le Liban est devenu un État souverain avec une seule armée légale et légitime à ses frontières ? Que le Liban est devenu un État de droit régissant les relations entre des citoyens également soumis à un même droit ? Ou bien célébrons-nous ce fameux pacte national Khoury-Solh, jamais écrit et qui n’est qu’une double négation ?

L’Indépendance : une liberté de choix politique
Revenons aux bases. Depuis les premières civilisations antiques, nous pouvons retrouver un même concept : l’indépendance est une liberté de choix politique dans le cadre de frontières définies. Être une cité, un royaume, une dictature ou une entité considérée indépendante veut dire que, malgré les différentes pressions positives et/ou négatives de l’extérieur ou certaines dépendances – économiques, énergétiques, etc. –, l’entité est libre de faire son propre choix pour ses propres intérêts. Cette entité est libre de s’allier ou pas avec une quelconque autre entité. Cette entité est également indépendante quand elle est libre de se rattacher à une autre entité supranationale ou impériale quitte à en perdre son indépendance, tant que ce rattachement est fait par un choix politique libre, émanant uniquement d’une prise de décision de l’intérieur des frontières. Du moment où les choix politiques du pouvoir qui contrôle cette entité sont dictés ou imposés par une force extérieure, on ne peut plus la considérer comme une entité indépendante.
Prenons l’exemple de notre grand voisin à l’Est : la Syrie de Hafez el-Assad était un pays indépendant, où le pouvoir était libre de ses choix. Ni l’URSS, ni les États-Unis ne pouvaient lui imposer une décision. Toutes les décisions politiques étaient prises par la Syrie. En revanche, on ne peut plus dire que ces dernières années, la Syrie a été un pays indépendant. D’une part, certaines régions sont occupées et régies par des puissances étrangères et, d’autre part, la perte d’indépendance est flagrante depuis l’entrée publique et militaire, sur la scène nationale syrienne, des Russes et des Iraniens qui dictent à Bachar el-Assad sa politique à suivre.

Le Liban a perdu son indépendance
Revenons à notre cher pays du Cèdre " fort et indépendant ". Entre 1943 et 1967, le pouvoir central était plus ou moins indépendant et souverain : une seule armée légale qui monopolisait la sacro-sainte violence légitime wébérienne et des hommes politiques libanais aux commandes – même si corrompus – agissant, certes, selon leurs intérêts personnels, mais au moins pour des intérêts libanais et non pas étrangers.
À partir des années 1960 avec l’armement des Palestiniens et les tristement célèbres accords du Caire et de Melkart, le Liban commence à perdre son indépendance. Non seulement à cause de la présence d’étrangers armés qui combattent depuis l’intérieur du territoire libanais, mais aussi parce qu’une partie de la classe politique libanaise, au lieu de défendre la souveraineté de son pays, a essayé d’utiliser ces combattants extranationaux à des fins politiques.
S’ensuivent les fameuses années de guerre où le Liban a de facto perdu son indépendance, en 1976, avec l’entrée en scène du régime syrien par la grande porte arabe et libano-chrétienne. À partir de là, au moment où toutes les parties libanaises au pouvoir – le pouvoir officiel ou milicien – ont eu besoin de se soumettre au bon vouloir d’une autre puissance, le Liban a bel et bien perdu son indépendance.
Mais comme il faut sauver la face, le Liban a besoin d’une journée de fête nationale extra-religieuse. Il faut bien un jour pour que l’armée se sente utile et soit active, puisqu’elle est malheureusement bien souvent un simple témoin passif, à l’intérieur des frontières tout comme aux zones limitrophes.
On pourrait aussi laisser tomber le 22 novembre qui ne représente plus rien et choisir une autre date. Si le critère de choix n’est que la sortie de forces militaires étrangères, on pourrait choisir de commémorer le 25 mai 2000 et le départ des troupes israéliennes ou le 26 avril 2005 et le départ des troupes syriennes. Mais même ces dates ne pourraient être de vraies célébrations d’indépendance, puisque, d’une part, les " libérateurs " – comme ils aiment à se définir – du Liban-Sud considèrent qu’il reste encore les fermes contestées de Chebaa et que, par conséquent, la lutte pour " l’indépendance " n’est pas achevée et, d’autre part, ces mêmes " libérateurs ", ainsi que la plupart des hommes politiques, encore de nos jours au pouvoir, regrettaient et regrettent le départ des troupes syriennes.
De même, pour les souverainistes de l’ancienne coalition du 14 Mars, le 25 mai ne pourrait être une date de célébration, parce que ce serait légitimer encore plus la milice pro-iranienne et le fait que la présence militaire syrienne n’était pas une occupation. Tandis que pour les autres souverainistes, les vrais, les durs, le Liban ne pourrait être indépendant que le jour où le système militaro-sécuritaire irano-syro-libanais sera démantelé. Ce jour-là, peut-être, nous pourrons le déclarer jour national d’Indépendance.
Entre-temps, autant garder ce symbole obsolète tant qu’il fait consensus, puisqu’il ne représente plus rien.