"Si nos cris et nos pleurs leur sont indifférents, nous savons, en revanche, qu’ils connaissent bien le bruit des balles. C’est la raison pour laquelle nous avons récemment tiré en l’air pour protester contre le retard délibéré dans l’envoi du sous-marin pour récupérer l’épave de l’embarcation coulée avec nos enfants et nos femmes à bord." Voici comment l’une des familles des victimes du navire de fortune qui a coulé à Tripoli en avril dernier justifie la récente escalade à laquelle elles ont recouru pour rappeler leur cause.

Les familles ne sont pas au bout de leur peine puisque le navire repose toujours à 470 m de profondeur ainsi que les corps d’environ 30 victimes qui se sont retrouvées coincées à bord, et ce, faute de moyens mis en place par les autorités compétentes et de matériel pour extraire le navire des profondeurs. La plaie des familles des victimes est béante. L’enquête piétine et la défiance est totale à l’égard du tribunal militaire qui mène l’enquête.

Un jeune tripolitain ayant survécu à cette nuit fatidique regarde du haut de ses 10 ans la mer, submergé par une tristesse incommensurable. Cette nuit-là, il a perdu sa mère, son frère et sa sœur. Il raconte à Ici Beyrouth les faits en assurant que le navire a été heurté quand il a refusé de se plier aux sommations pour l’amener à faire demi-tour vers la côte. Ce jeune homme a pu s’en sortir parce qu’il savait nager, contrairement à sa fratrie et à sa mère. C’est en pleurant qu’il raconte à Ici Beyrouth : "Il ne me reste que mon père et mon frère. Nous tentions de commencer une nouvelle vie à l’étranger, et voilà notre avenir a été anéanti."

Cet enfant tripolitain a eu beaucoup de chance. Il fait partie des 45 survivants secourus sur les quelque 80 passagers qui se trouvaient à bord de l’embarcation. Six corps seulement ont été repêchés et les autres, principalement des femmes et des enfants, se trouvent toujours sous l’eau.

Deux mois après l’incident, les services compétents n’ont pas été en mesure de récupérer le bateau et ses passagers faute de moyens nécessaires pour ce faire. Par conséquent, des expatriés libanais en Australie se sont mobilisés pour assurer l’envoi d’un sous-marin dont la mission sera de repêcher le bateau coulé. Cependant, ce sous-marin se fait toujours attendre, et ce, pour moult raisons. De nombreuses familles des victimes croient d’ailleurs que certains œuvrent sciemment à entraver l’arrivée du sous-marin.

D’autres raisons circulent également au sujet du retard dans l’arrivée du sous-marin. En effet, les parties prenantes exigeraient des garanties de protection du navire et la Croix-Rouge libanaise a signé un engagement dans ce sens, si l’on en croit les familles des victimes. Néanmoins, le sous-marin qui devait être en partance pour le Liban le 21 juin pour une arrivée prévue le 12 juillet se trouve toujours bloqué. Le rédacteur en chef du journal "Safir al-chamal", Ghassan Rifi, donne des explications sur ce qui se passe vraiment et évoque des "obstacles administratifs et logistiques" derrière ce contretemps, tout en assurant que le commandement de l’armée fournit toutes les facilitations nécessaires.

Dans son entretien à Ici Beyrouth, M. Rifi déclare par ailleurs que "les derniers obstacles surmontés sont la demande de garanties que le sous-marin ne sera ni volé ni piraté". "L’armée a donné les garanties requises à ce niveau, précise-t-il. De plus, le fait que le Liban soit signataire de la Convention sur l’interdiction des armes nécessite de confirmer que la mission du sous-marin est humanitaire, et non militaire, et c’est ce que la Croix-Rouge se charge de faire. Aujourd’hui, nous attendons toujours l’approbation de l’Union européenne pour que le sous-marin, propriété d’une société indienne, puisse embarquer à bord d’un navire en provenance des îles Canaries en Espagne."

Les familles des victimes font pour leur part pression pour que leur dossier soit transféré du tribunal militaire, qu’elles considèrent comme partial, à un tribunal civil. Or les revendications des familles semblent restées lettre morte. De leur côté, des sources militaires nient totalement les rumeurs selon lesquelles l’enquête a été gelée et assurent qu’elle se poursuit à un rythme ralenti en raison du grand nombre de témoins à auditionner. Les enquêteurs attendent également le repêchage de l’embarcation qui permettra d’accélérer l’investigation.

De même source on déclare à Ici Beyrouth que "certaines familles des victimes recourent à la surenchère médiatique, d’où l’escalade observée récemment. Il n’en demeure pas moins que la situation à Tripoli reste sous contrôle et aucun signe laisse présager des débordements sécuritaires".

D’autres sources suivant de près le dossier déclarent que "certaines parties ont instrumentalisé le dossier du naufrage pour détériorer la situation sécuritaire à Tripoli, tandis que d’autres s’en servent pour saper les chances du commandant de l’armée dans la prochaine bataille présidentielle".

Du reste, le mouvement d’immigration illégale se poursuit de plus belle depuis la côte nord et confirme l’ampleur du désespoir qui s’empare des habitants de la ville et des Libanais en général. Selon les observateurs, des dizaines d’émigrés clandestins en provenance du Liban ont récemment débarqué en Italie et en Allemagne. Une source informée dévoile à Ici Beyrouth que des centaines de réfugiés syriens et palestiniens quittent également les côtes libanaises en direction de l’Europe. Ce mouvement est par ailleurs très actif en Syrie. Les passeurs planifient les départs vers l’Europe depuis les zones frontalières syriennes avec le Liban, en passant par la côte libanaise jusqu’aux côtes européennes. Le coût d’un voyage varie selon le type de navire emprunté, soit un bateau normal ou un yacht, et dépasse parfois les 7 000 dollars par personne.

En outre, selon ces sources, "les services de sécurité concernés sont en mesure d’arrêter l’immigration illégale en provenance du Liban, du fait que les plages d’où partent les navires ne sont pas vastes et peuvent être surveillés par des radars afin de détecter tout mouvement". "Mais en réalité, des pots-de-vin à hauteur de milliers de dollars sont versés pour ne pas intercepter les embarcations. Ironiquement, le voyage qui a tourné court et qui s’est soldé par le naufrage dramatique du navire est dû au fait que certains des passeurs, bien connus dans le milieu, avaient décidé à l’époque d’embarquer les membres de leurs familles, mais sans s’acquitter des pots-de-vin qu’ils avaient l’habitude de payer".

Ghassan Rifi précise enfin à Ici Beyrouth que " ces voyages clandestins en mer sont principalement actifs dans les régions de Qalamoun, Mina, Minié, El Abdé et Harisha ", tout en soulignant que "l’armée effectue une surveillance préventive qui a permis d’arrêter plusieurs voyages. Cependant, des embarcations ont réussi à quitter avec des soldats de l’armée et leurs familles à bord".  Et, de conclure : " la plupart des départs se font de manière individuelle pour fuir des conditions de vie de plus en plus difficiles. Cela ne veut pas pour autant dire que les mafias de la mort n’exploitent pas la misère pour leurrer les désœuvrés avec des promesses de lendemains meilleurs avant de les abandonner en pleine mer."

 

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