Quand la guerre redessine la carte immobilière du Liban
©Ici Beyrouth

En raison des destructions et de l’instabilité causées par la guerre entre le Hezbollah et Israël, notamment dans la banlieue sud de Beyrouth, de nombreuses personnes ont été contraintes de fuir vers d’autres régions du Liban. Les cazas de Baabda, du Metn, du Chouf, ainsi que certains secteurs de Beyrouth font partie des zones d’accueil. Comment la situation sécuritaire est-elle en train de remodeler la cartographie de l’immobilier au Liban?

“Ne vends pas, la municipalité ne t’y autorisera pas”

La banlieue sud de Beyrouth, communément appelée Dahyé, est un faubourg de la capitale libanaise, à majorité chiite, connu pour être le bastion du Hezbollah. Elle inclut, entre autres, les localités de Ghobeiri, Bourj el-Barajné, Chiyah, Haret Hreik, Sabra et Chatila. À quelques kilomètres de là, Baabda est une ville du Mont-Liban, qui se trouve hors du contrôle direct du Hezb. Elle offre un refuge aux déplacés pendant les périodes de guerre.

Un agent immobilier ayant requis l’anonymat a confié à Ici Beyrouth que “ces deux dernières années, 90% des acheteurs relèvent de la communauté chiite”. “Pendant la guerre, les prix des appartements à louer ont quintuplé par rapport à leur prix initial”, a-t-il précisé. “Aujourd’hui, bien que les prix aient retrouvé leur niveau normal, la demande demeure inchangée, a-t-il poursuivi. À Baabda, la confession de l'acheteur n'est pas prise en compte, la vente dépend uniquement du propriétaire. En revanche, dans d’autres régions, comme Bsaba, Kfarchima et Bleibel, les ventes sont strictement réservées aux chrétiens. Par ailleurs, les chiites cherchent aujourd’hui à acquérir des appartements dans le Metn, le Kesrouan et certaines zones du Mont-Liban”. Selon lui, dans les régions où la vente aux chiites est validée, on observe une énorme différence de prix par rapport aux régions voisines qui refusent de vendre à ces clients.

À Hadath, ville située à l'extrémité de la banlieue sud de Beyrouth, une loi municipale en vigueur depuis plusieurs années contraint les habitants à vendre exclusivement aux chrétiens. Elle est promue sous le slogan: “Ne vends pas ta maison, ton terrain, la municipalité ne t’y autorisera pas”.

Immobilier hors de prix

Le caza du Metn, district du gouvernorat du Mont-Liban où de nombreux chiites choisissent d'acheter ou de louer des appartements, présente une situation similaire à celle du caza de Baabda. Un autre agent immobilier, basé dans le Metn, ayant également requis l’anonymat, a souligné que “dans le Metn, certaines municipalités autorisent la vente à des personnes appartenant à d’autres confessions, contrairement à d’autres régions comme Bikfaya, où cette pratique est vue comme un risque pour la sécurité des habitants en raison des tensions liées aux membres du Hezbollah”. “Je n'arrive plus à trouver d'appartements à louer; les locaux mis en vente ne sont plus à la portée des personnes à budget limité, a-t-il affirmé. Aujourd'hui, les prix dépassent les 300.000 dollars, rendant l'achat impossible.” Selon lui, les habitants craignent une seconde guerre, plus agressive, ce qui les incite à vendre leurs maisons dans la banlieue sud de la capitale pour en acheter d'autres dans le Metn ou encore dans d’autres zones estimées plus sûres. “Ils cherchent à vivre en paix et à assurer leur sécurité. Je pense que c’est pour cette raison que de nombreuses familles souhaitent acheter et non louer des appartements.”

La crainte des cibles du Hezb

Joe Kanaan, propriétaire d'une agence immobilière bien connue dans la capitale, confie à Ici Beyrouth qu’ “il y a quelques mois, la situation était totalement chaotique. Des familles et des individus cherchaient désespérément un abri partout dans la ville, car la guerre rendait la situation inacceptable pour un grand nombre d’entre eux”. "Mais beaucoup de personnes ont refusé de louer ou de vendre leurs maisons à des chiites, par crainte de frappes sur des individus ciblés par Israël, explique-t-il. Aujourd'hui, la situation est plus calme. Les choses ont changé, et les citoyens qui avaient loué des maisons sont désormais retournés chez eux".

Pour sa part, Bassem Nasser, agent immobilier à Kfarhim, dans le Chouf, confie à Ici Beyrouth que “la demande d’achat de maisons a beaucoup baissé après la guerre, étant donné que 98% des personnes déplacées sont rentrées chez elles”. Et de poursuivre: “Les prix sont revenus à leurs niveaux d’avant-guerre.”

Impact sur les chiites non partisans du Hezb

Mohammad, menacé pour ses critiques à l’égard de la politique du Hezbollah, avait quitté le pays en 2021. Architecte d'intérieur de 35 ans, il a décidé de rentrer au Liban durant la guerre pour être près de sa famille.  

“Lorsque la situation s’est aggravée et que les bombes se sont rapprochées, je me suis mis à chercher un appartement alternatif à la maison familiale située à Haret Hreik, raconte-t-il à Ici Beyrouth. J'ai contacté de nombreux agents immobiliers, et la première question était toujours: ‘Êtes-vous chiite?' Ma religion est devenue une sorte de catégorisation sociale. J'ai cherché autour de Haret Hreik, à Achrafieh, à Hazmiyé, à Baabda et même dans le Chouf, mais soit les prix étaient exorbitants, soit on refusait les chiites dans ces régions. Finalement, un ami d’enfance nous a hébergés à Mayrouba, un village chrétien situé à environ 37 km des zones de conflit".

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