De solides alliés à meilleurs ennemis, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’opposent désormais ouvertement au Yémen, après des années de divergences du Soudan à la Corne de l’Afrique, en passant par le terrain économique.
Avec, en arrière-fond, des rumeurs de brouille entre les hommes forts de ces deux puissances voisines, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, dit MBS, et le président émirati Mohamed ben Zayed Al-Nahyane, surnommé MBZ.
Un choc d’ambitions
MBZ, 64 ans, était autrefois considéré comme le mentor de MBS, 40 ans, dans une relation personnelle au cœur de l’alliance.
Mais leurs ambitions ont divergé alors que le prince Mohammed accélérait les réformes économiques dans son pays, et s’employait à en asseoir la domination.
Le duo s’est ainsi divisé sur de nombreux dossiers.
Selon Baraa Shiban, spécialiste du Yémen et du Golfe, Riyad s’inquiète des manœuvres des Émirats au Soudan et au Yémen, qu’il les accuse de déstabiliser en soutenant des factions face aux autorités en place.
L’expert pointe également une «obsession» émiratie contre les Frères musulmans, soupçonnés d’ingérences dans les pays de la région, et qui n’est pas partagée à la même hauteur par l’Arabie saoudite.
Yémen
Dans une escalade inédite, l’Arabie saoudite, principal soutien du gouvernement yéménite, a accusé mardi les Émirats d’actions «extrêmement dangereuses» par leur appui au mouvement séparatiste yéménite du Conseil de transition du Sud (STC).
La coalition menée par le royaume a bombardé le même jour une cargaison d’armes présumée en provenance des Émirats dans un port contrôlé par le STC.
Les deux puissances s’étaient unies au début de la guerre civile yéménite en 2014 contre les rebelles houthis.
L’alliance s’était toutefois fissurée, et Abou Dhabi avait retiré la plupart de ses forces du Yémen en 2019.
Mais c’est la première fois que les divergences se retrouvent «sur la place publique de cette manière», constate Emadeddin Badi, un chercheur spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.
Soudan
Au Soudan aussi, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis soutiennent des camps opposés.
Les Émirats arabes unis ont été accusés d’armer les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) qui combattent l’armée régulière depuis 2023, ce qu’ils nient catégoriquement.
L’armée soudanaise a reçu pour sa part le soutien de Ryad, ainsi que d’Ankara, Téhéran et Moscou, selon les observateurs.
Pour M. Badi, l’avancée des séparatistes au Yémen doit être vue comme «une riposte» émiratie à la visite en novembre du dirigeant saoudien à Washington, perçue comme visant à faire pression sur le dossier soudanais.
Derrière leur intérêt pour le Soudan, les deux pays cherchent à contrôler le transit commercial en mer Rouge et à sécuriser l’approvisionnement alimentaire, Abou Dhabi étant également intéressé par les gisements d’or soudanais, selon M. Badi.
«Ruée» vers la Corne de l’Afrique
La position stratégique de la Corne de l’Afrique, bordée par la mer Rouge, le golfe d’Aden et l’océan Indien, en fait un autre pôle de concurrence.
Les Émirats ont noué des liens avec l’Éthiopie et le Somaliland, qui cherche à faire sécession de la Somalie et où ils exploitent une base militaire dans le port de Berbera, en vertu d’un accord datant de 2017.
L’Arabie saoudite, comme aussi l’Égypte, le Qatar et la Turquie, ont cherché au contraire à soutenir Mogadiscio.
Israël, qui a établi des relations avec les Émirats en 2020, a reconnu la semaine dernière le Somaliland, une décision condamnée par Ryad et un groupe de 20 autres pays majoritairement musulmans, auxquels les Émirats ne se sont pas joints.
Pour M. Badi, cette reconnaissance a pu «amplifier la perception de la menace côté saoudien», car le Somaliland pourrait ensuite envisager de reconnaître Israël, «ce dont les Émirats arabes unis ont l’intention de tirer parti».
Terrain économique
Depuis une dispute autour des restrictions des quotas de production de l’Opep en 2021, la rivalité économique entre les deux pays, qui cherchent à s’extraire du tout-pétrole, s’est intensifiée.
Riyad s’est employé à attirer les multinationales en imposant aux entreprises travaillant avec des organismes gouvernementaux d’établir leur siège régional dans le pays, incitant certaines d’entre elles à quitter les Émirats.
L’Arabie saoudite s’est aussi dotée d’une nouvelle compagnie aérienne, d’un nouvel aéroport et de projets de loisirs susceptibles de rivaliser avec ceux de Dubaï.
Riyad vient également d’assouplir discrètement sa législation sur l’alcool en faveur des résidents étrangers fortunés et non musulmans.
Avec AFP



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