Les frappes américaines ayant visé Caracas et les mouvements de contestation qui se poursuivent depuis plus d’une semaine en Iran ne constituent pas de simples épisodes d’actualité. Elles révèlent, à deux extrémités du système, l’épuisement progressif d’un modèle de pouvoir fondé sur la confrontation permanente, la délégation de la violence et l’érosion des États.
Au Venezuela, un régime déjà affaibli subit une pression militaire directe qui souligne son isolement diplomatique et l’effondrement de sa capacité de dissuasion.
En Iran, pilier idéologique et financier de l’Axe de la « résistance », la contestation sociale traduit une crise plus profonde : celle d’un pouvoir dont les ambitions régionales entrent désormais en collision frontale avec les attentes économiques et sociales de sa population.
Ces deux foyers éclairent une même réalité : la crise d’un modèle stratégique, plus que la fragilisation ponctuelle d’un camp.
La guerre indirecte comme substitut à l’État
L’axe dit de la « résistance » s’est structuré selon une logique bien identifiée par la littérature stratégique : celle de la « proxy warfare » (guerre par procuration) et de la guerre asymétrique prolongée.
Incapables d’affronter directement Israël et ses alliés dans un cadre étatique classique, les acteurs de l’Axe ont privilégié :
• la multiplication d’acteurs armés non étatiques.
• la fragmentation des fronts.
• l’inscription du conflit dans le temps long.
• la substitution de la milice à l’institution.
Inspirée à la fois de doctrines révolutionnaires (exportation idéologique) et de calculs réalistes (coût militaire réduit, déni plausible), cette stratégie promettait d’user l’adversaire. Elle a effectivement permis la survie de certains régimes et l’ancrage durable de milices. Mais elle a aussi produit un effet documenté par la recherche : l’affaiblissement chronique des États hôtes, jusqu’à leur quasi-dissolution.
Téhéran: le centre idéologique confronté à ses limites internes
L’Iran est le nœud central du système. Sans Téhéran, il n’existe ni axe ni cohérence stratégique. Or les mobilisations actuelles mettent en lumière une contradiction structurelle : la projection de puissance externe s’est faite au prix d’un désinvestissement interne.
Sur le plan doctrinal, la République islamique a longtemps compensé les difficultés économiques par une légitimité révolutionnaire et un discours de « résistance ». Mais cette légitimité s’érode sous l’effet combiné :
• de l’inflation chronique.
• de la dépréciation monétaire.
• de la jeunesse démographiquement majoritaire et politiquement désalignée.
• de la perception croissante du coût intérieur des engagements extérieurs.
La crise iranienne n’est pas conjoncturelle. Elle s’inscrit dans ce que les politologues décrivent comme une érosion de la capacité extractive et redistributive de l’État, rendant de plus en plus coûteux le financement des réseaux armés régionaux. Cette dynamique fragilise mécaniquement l’ensemble de l’Axe.
Caracas : l’obstruction sans profondeur stratégique
Le Venezuela représente une autre forme de crise du modèle obstructionniste. À la différence de l’Iran, le régime de Caracas ne dispose plus d’une doctrine idéologique structurante. Le discours anti-impérialiste, autrefois mobilisateur, ne parvient plus à masquer l’effondrement institutionnel, l’exode massif et la désorganisation économique.
Les frappes américaines doivent être lues comme un symptôme d’inutilité stratégique : le régime n’est plus perçu comme un acteur avec lequel négocier, mais comme un problème à contenir. Le Venezuela illustre ainsi une forme extrême d’État failli militarisé, où la survie du pouvoir repose sur la coercition pure, sans projet de sortie politique.
Les périphéries de l’Axe : saturation, fragmentation et rejet social
Le Liban : la milice face à la souveraineté
Au Liban, le Hezbollah représente l’exemple le plus abouti et le plus problématique de l’intégration d’une milice armée au cœur du système politique. Présenté comme un « acteur hybride » mêlant parti, appareil social et force militaire, il a surtout contribué à neutraliser l’État, en imposant une autorité armée parallèle qui limite toute décision souveraine en matière de sécurité et de politique étrangère.
L’effondrement économique a révélé cette dérive. Alors que l’État s’enfonçait, le Hezbollah a consolidé une économie parallèle fondée sur le cash et les circuits informels, accentuant la fragmentation du pays et rendant toute reconstruction conditionnelle à l’existence d’une milice autonome. Dans ce contexte, la question des armes n’est plus idéologique mais fonctionnelle : une part croissante de la société considère désormais que la militarisation permanente expose le Liban aux crises, bloque l’aide internationale et rend incompatible toute restauration de la souveraineté nationale.
La Syrie : la victoire militaire sans État
En Syrie, le régime a survécu grâce au soutien de l’Axe, mais au prix d’une destruction massive de l’appareil étatique. La Syrie correspond désormais au modèle d’un État nominal, dont la souveraineté réelle est fragmentée et dépendante d’acteurs extérieurs. Sur le plan doctrinal, la Syrie illustre une limite classique de la contre-insurrection soutenue de l’extérieur : la préservation du régime ne garantit ni la reconstruction, ni la légitimité. La « victoire » est militaire, mais la défaite est institutionnelle et sociale.
Le Yémen : la guerre comme mode de gouvernance
Au Yémen, les Houthis incarnent l’impasse de la guerre prolongée. Le contrôle territorial n’a pas été converti en gouvernance viable, et la fragmentation du pays s’est aggravée.
Les sciences politiques décrivent ce phénomène comme une « économie politique de la guerre », où la poursuite du conflit devient rationnelle pour les acteurs armés, mais catastrophique pour la société. Le Yémen n’est plus un front stratégique cohérent ; il est devenu un espace d’usure humaine et institutionnelle.
Gaza : la militarisation d’une cause nationale
À Gaza, le Hamas met en lumière la limite ultime du modèle milicien. La militarisation extrême de la cause palestinienne a renforcé la capacité de nuisance, mais affaibli la capacité politique. D’un point de vue stratégique, le Hamas illustre l’échec d’une logique où la violence devient un substitut à la stratégie. Ni la dissuasion, ni la libération, ni l’amélioration des conditions de vie n’ont été atteintes. En revanche, l’isolement diplomatique et la catastrophe humanitaire se sont aggravés.
L’Irak : l’État capturé par les milices
L’Irak constitue un maillon essentiel souvent sous-estimé. Depuis la chute de Saddam Hussein, l’État irakien est devenu un champ de compétition entre institutions formelles et milices pro-iraniennes. Ces groupes armés, intégrés partiellement aux structures officielles, ont contribué à :
• affaiblir l’autorité centrale.
• bloquer les réformes économiques.
• détourner les ressources publiques.
• alimenter une instabilité chronique.
L’Irak illustre un phénomène central de l’Axe : la capture de l’État par des acteurs armés, qui transforment la souveraineté en façade et empêchent toute normalisation durable.
La faillite d’un projet politique fondé sur la violence
Ce qui apparaît aujourd’hui, de Téhéran à Caracas, de Beyrouth à Bagdad, de Damas à Gaza, n’est pas une simple phase de faiblesse ni une série de revers conjoncturels. C’est la faillite intellectuelle, politique et morale d’un projet stratégique qui a substitué la milice à l’État, la confrontation permanente à la gouvernance et la destruction au progrès.
L’axe dit de la « résistance » n’a pas échoué parce qu’il aurait été trop attaqué, mais parce qu’il a été incapable de produire ce qu’il promettait. Il prétendait défendre les peuples ; il les a appauvris. Il invoquait la souveraineté ; il a fragmenté les États. Il promettait la dissuasion ; il a institutionnalisé l’instabilité. Il se réclamait de la politique ; il l’a remplacée par la coercition armée.
La guerre indirecte, présentée comme une alternative stratégique sophistiquée, s’est révélée être une impasse structurelle. Elle a permis à des régimes de durer, mais au prix d’une dévastation sociale et d’une paralysie institutionnelle dont les sociétés concernées paient aujourd’hui le coût intégral. Aucun des théâtres où l’Axe s’est imposé, Liban, Syrie, Yémen, Gaza, Irak, n’a émergé plus souverain, plus stable ou plus prospère.
Pire encore, le cœur idéologique de ce système se délite. À mesure que les sociétés exigent des droits, des services, des perspectives économiques et une normalité politique, le langage de la « résistance » apparaît pour ce qu’il est devenu : un alibi pour l’échec, un récit destiné à masquer l’absence de projet de développement, de réforme ou de paix.
L’histoire stratégique est claire : les systèmes fondés sur la militarisation du politique finissent toujours par être jugés non sur leur capacité à nuire, mais sur leur incapacité à construire.
À ce stade, l’Axe de la « résistance » ne propose ni victoire ni avenir, seulement la perpétuation d’un conflit dont il dépend pour survivre.




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