Les coupeurs de feu, une tradition suisse ravivée par le drame de Crans-Montana
Après l’incendie de Crans-Montana, une pratique ancienne ressurgit. Les coupeurs de feu et leur « secret ». ©Shutterstock

Le 1er janvier, l’incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana a sidéré la Suisse et au-delà. Dans son sillage, une pratique ancienne a resurgi, celle des coupeurs de feu, révélant d’autres manières de faire face à la douleur.  

Le 1er janvier, à l’heure où le monde basculait dans une nouvelle année, Crans-Montana s’est figée. L’incendie du bar Le Constellation, survenu en pleine nuit, a provoqué un choc immédiat. Les images, les témoignages, les bilans humains ont rapidement franchi les frontières suisses, relayés par les médias internationaux. Au-delà de la sidération, ce drame a déclenché une série de répliques invisibles, émotionnelles, culturelles, presque souterraines, bien au-delà de la station valaisanne.

Dans les heures et les jours qui ont suivi, les circuits du secours se sont activés selon des protocoles parfaitement rodés. Pompiers, services d’urgence, unités spécialisées dans la prise en charge des grands brûlés, accompagnement psychologique des victimes et des proches. Mais parallèlement à cette réponse médicale et institutionnelle, un autre mouvement s’est esquissé, plus discret, moins documenté. Celui des coupeurs de feu, aussi appelés faiseurs de secret.

En Suisse romande, cette pratique n’a rien d’exceptionnel. Elle appartient à un patrimoine immatériel ancien, profondément enraciné dans le Valais, le Jura et certaines régions de Fribourg. Les coupeurs de feu sont traditionnellement sollicités en cas de brûlure, qu’elle soit accidentelle, domestique ou liée à un acte médical. Leur objectif n’est pas de soigner au sens clinique du terme, mais d’atténuer la douleur, de calmer la sensation de brûlure, de «couper» le feu.

Au cœur de cette pratique se trouve ce que l’on appelle le secret. Il s’agit le plus souvent d’une courte formule d’inspiration chrétienne, une prière ou une invocation, transmise oralement selon des règles strictes. Le secret ne s’écrit pas, ne se diffuse pas et ne se transmet qu’une seule fois. La transmission s’effectue de personne à personne, parfois à l’approche de la mort du détenteur, à quelqu’un jugé digne d’en porter la responsabilité. La croyance veut que toute divulgation publique ou tout usage intéressé lui fasse perdre sa force.

La gratuité est ainsi un principe fondamental. Un coupeur de feu ne fait pas payer son intervention. Il peut accepter un remerciement symbolique, mais jamais une rémunération exigée. L’argent, dans cette tradition, rompt l’équilibre du geste et en annule l’efficacité. Cette dimension éthique distingue les faiseurs de secret de nombreuses pratiques alternatives contemporaines, souvent structurées comme des services marchands.

Concrètement, l’intervention est d’une grande sobriété. Le coupeur de feu demande quelques informations, le prénom de la personne concernée, parfois sa date de naissance, la nature et la localisation de la brûlure. La récitation du secret peut se faire à distance, par téléphone ou sans contact direct. Il n’y a ni instrument, ni manipulation du corps. Le geste est invisible, silencieux, souvent accompli intérieurement. Les effets rapportés par les personnes concernées relèvent avant tout du ressenti, une diminution de la douleur, un apaisement, parfois la sensation que la chaleur se retire.

Du point de vue de la médecine scientifique, cette pratique ne repose sur aucune validation expérimentale. Les professionnels de santé rappellent que la douleur liée aux brûlures peut décroître spontanément et que l’effet placebo joue un rôle majeur dans l’expérience subjective de la souffrance. Pourtant, en Suisse, les coupeurs de feu ne sont ni marginalisés ni ouvertement disqualifiés. Ils bénéficient d’une forme de tolérance culturelle, parfois même d’une reconnaissance tacite.

Dans certains hôpitaux romands, notamment dans les services accueillant des grands brûlés, il arrive que des patients ou leurs proches demandent l’intervention d’un coupeur de feu. Des soignants, tout en affirmant la primauté absolue des soins médicaux, reconnaissent que ces pratiques peuvent apaiser l’angoisse, renforcer l’adhésion aux traitements et restaurer un sentiment de maîtrise chez des personnes confrontées à une douleur extrême et à une perte brutale de repères.

La mobilisation des faiseurs de secret après le drame de Crans-Montana s’inscrit dans cette logique. Face à une catastrophe collective, lorsque les mots manquent et que la violence de l’événement dépasse les cadres rationnels, ces figures proposent autre chose qu’une réponse technique. Elles offrent une présence symbolique. Elles réintroduisent un langage là où la douleur isole, là où l’urgence médicale ne suffit pas à contenir l’effroi.

Il serait pourtant réducteur d’y voir un simple retour du folklore ou une opposition à la médecine moderne. Les coupeurs de feu eux-mêmes insistent sur la complémentarité de leur geste. Ce qu’ils proposent relève moins d’un traitement que d’un accompagnement, moins d’une technique que d’une manière de donner sens à l’épreuve.

Reste une zone d’ambiguïté irréductible. Entre foi et culture, entre croyance intime et héritage collectif, le secret échappe aux catégories habituelles. Il résiste à l’évaluation scientifique, se transmet hors des institutions et persiste précisément là où le soin devient aussi une affaire de sens.

À Crans-Montana, dans le silence qui a suivi les sirènes, cette tradition ancienne a refait surface. Confrontées à la sidération et à la douleur, les sociétés convoquent toujours, d’une manière ou d’une autre, des savoirs invisibles pour tenter de tenir face à l’innommable.

 

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