Les états-limites, entre façade d’adaptation et cœur en tempête
Adaptés en surface, en tempête au dedans. Les états-limites : clivage, angoisse, faux self, amours à vif. ©Shutterstock

Entre adaptation sociale convaincante et tempête interne, les états-limites révèlent une organisation psychique fragile, marquée par le clivage, l’angoisse et le recours à l’agir. À la croisée des grandes théories psychanalytiques, cet article en explore les racines, les défenses et les possibles voies d’apaisement.

Ils savent s’accrocher, bien se présenter, travailler, aimer, parfois briller. Leur conversation est vive, leur humour incisif, leur allure résolue. Ils donnent l’impression d’avoir les deux pieds sur terre, des liens tissés et le sens de la réalité. Pourtant, derrière cette apparence, quelque chose d’interne palpite de frémissement. Ce qu’on appelle en psychanalyse «états-limites» (ou les organisations dites borderline) naît précisément de ce décalage entre l’ajustement social et une fragilité interne importante qui engendre un vacillement de la confiance en soi, la hantise de la folie, des angoisses sans nom, un recours à l’agir lorsque la pensée peine à faire barrage.

Le psychanalyste Jean Bergeret, dans sa tentative de cartographier les structures psychiques entre névrose, psychose et perversion, pointait déjà l’«état-limite» comme un territoire charnière, une zone à la fois de proximité et de démarcation, où les défenses psychotiques et névrotiques s’agrègent sans jamais constituer un édifice stable. Ni névrose à proprement parler, car les conflits n’y sont pas symbolisés, ni psychose franche, car la réalité externe n’est pas réellement désavouée. L’état-limite désigne une manière de se tenir au bord d’un gouffre que l’on colmate par l’action, la relation intense, la colère, la séduction, l’addiction, la fuite en avant. C’est un « entre deux », entre l’effondrement redouté et le sauvetage par l’autre, entre l’amour qui s’accroche et la haine qui arrache.

Du côté de l’école anglo-saxonne, Otto Kernberg a donné un cadre structural à ce champ. Au cœur du fonctionnement limite, il situait une «diffusion de l’identité», c’est-à-dire une difficulté à rassembler des images de soi et de l’objet en représentations nuancées, stables, compatibles. Le monde interne s’y dispose en tableaux clivés entre le tout-bon ou le tout-mauvais, l’exaltation ou le sentiment de nullité, la fusion ou l’abandon. Le clivage s’accompagne de projections massives, ce qui terrifie au-dedans est expulsé au dehors, localisé dans l’autre, qui devient tantôt persécuteur, tantôt sauveur. S’y ajoute l’identification projective (je te fais porter, par mille gestes, mots et malentendus, l’affect qui me déborde, et tu te trouves affecté, agi, tenté de répondre à ce scénario pour le dénouer).

D. Winnicott, en observateur inégalé des continuités et des ruptures du soi, a donné à ces régions psychiques leur topographie affective. Quand la «préoccupation maternelle primaire» et l’«environnement suffisamment bon» font défaut durant l’enfance, la continuité d’être se lézarde. Le sujet met en place un «faux self», appareil d’adaptation qui protège l’aire vivante, mais la dérobe. C’est souvent cela qu’on rencontre chez les personnalités limites et qui explique l’illusion d’un ancrage solide. On perçoit une façade opérante, efficace qui tient la scène tandis que le «vrai self» s’abrite ou crie en sourdine. Lorsque le holding maternel a manqué, c'est-à-dire ce geste premier de soutien et de transformations des besoins en soins, communication et relation, l’expérience du vide, de la chute sans fin, revient à la moindre effraction. La plus petite frustration ranime la menace d’un «trou noir» psychique enclenchant la fuite vers l’action, comme si bouger vite empêche de tomber.

André Green, de son côté, a donné au désert affectif interne son nom avec la figure de la «mère morte». Ce n’est pas tellement une mère absente, mais plutôt une mère psychiquement indisponible, plongée en elle-même, que l’enfant introjette en lui comme une zone froide, insensible. Dans bien des états-limites, la pulsion de vie se heurte à ce gel intérieur qui fige la pensée, qui appauvrit l’affect et fige la libido. Le sujet cherche alors des objets très investis, à la hauteur de son manque, et leur demande de ranimer sa partie glacée. Mais c’est la déception qui surgit tragiquement, accompagnée de la rage. D’où des amours à vif, des ruptures et des réconciliations ardentes, où l’objet est chargé tantôt de réchauffer, tantôt de recevoir l’attaque.

À la source, bien des auteurs repèrent un traumatisme précoce que le psychisme n’a pas pu métaboliser. Piera Aulagnier a décrit comment «l’assignation de sens» par l’Autre, si elle est violente ou incohérente, laisse le sujet sans inscription fiable pour ses propres affects. Gisela Pankow insistait sur le rôle du «support» corporel dans la reconstruction du moi lorsque les défaillances symbolisantes laissent le corps comme seule scène possible. W. Bion enfin, avec sa théorie du conteneur-contenu, offre une clé clinique féconde, celle de l’angoisse brute (ce qu’il appelle «éléments bêta», encore sans pensée) qui a besoin d’un appareil psychique capable de la transformer en sentiment pensable. Si, au lieu de cela, l’angoisse rebondit, non transformée, l’esprit se défend par l’expulsion au dehors, l’attaque de la pensée, la précipitation dans l’acte.

Ce tableau clinique éclaire la tonalité affective si singulière des états-limites. La confiance en soi y oscille entre la mégalomanie discrète et le sentiment d’insignifiance absolue. Un compliment peut être vécu comme la promesse d’une réparation totale, un reproche ou un simple contretemps. Tant que le lien tient, le sujet se sent agrandi, habité, presque omnipotent. En revanche, si le lien se distend, tout se disloque avec la colère, le désespoir, l’appel au secours, parfois le passage à l’acte auto-agressif. C’est la vérité d’un psychisme qui peine à contenir son monde interne sans appui externe.

Le rapport à la loi porte la marque de cette organisation psychique. La règle est tantôt vécue comme persécution, tantôt comme digue salvatrice. Le temps, lui, est davantage une urgence qu’une durée, car attendre est éprouvant, différer, presque impossible, penser longuement, épuisant. On privilégie alors des conduites peu élaborées comme l’absorption dans le travail jusqu’à la compulsion, le bricolage addictif de l’humeur, le sexe comme anesthésique ou preuve de valeur, des restrictions et des excès, bref tout ce qui, un instant, suspend l’insoutenable angoisse.

La question de la réalité, ici, est subtile, à cause de la précarité de son statut interne. L’objet aimé peut, d’une heure à l’autre, changer de valence et devenir l’ennemi, le patron, un ogre, l’ami, un traître, le thérapeute, un imposteur ou un sauveur absolu. Le monde est dramatisé par le clivage qui refuse la nuance. Bien que ces sujets ne manquent pourtant pas d’intelligence, celle-ci est comme extériorisée, disponible pour l’analyse du dehors, moins pour l’apaisement du dedans.

Nous devons toutefois relever le fait que ces sujets ne cessent pas de lutter, que ce soit au sens professionnel ou personnel, pour éviter l’effondrement qu’ils pressentent. Ils inventent des formes de protection telles que l’hypervigilance, un humour ravageur, un engagement sans mesure. Même si, à certains moments, ces protections se retournent contre eux, l’humour devenant sarcasme, la vigilance paranoïa, l’engagement épuisement. Toutefois, il suffit d’un moment d’apaisement, d’une rencontre suffisamment stable, d’une expérience de fiabilité, pour qu’apparaisse la grande capacité d’attachement dont ils sont porteurs. Alors l’oscillation perd en amplitude, la nuance gagne, l’accordage affectif devient possible, un état affectif s’installe, moins soumis au baromètre de l’instant.

 

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